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nable de reproduire l'acte d'abdication d'une manière plus solennelle et en un temps plus calme et moins critique. Les événemens qui survinrent tout-à-coup purent servir d'excuse à cette omission; mais si nous nous arrêtons à considérer quels étaient les conseillers intimes de Ferdinand, quelles étaient leurs idées, et quelle fut leur conduite ultérieure, nous pouvons affirmer hardiment que jamais ils n'eussent assemblé les cortès pour cet objet, eux qui qualifiaient cette convocation d'inopportune et de dangereuse. Il n'en est pas moins vrai que si elle eût été possible, elle eût imprimé à la renonciation de Charles IV (en se conformant aux anciens usages du pays) un caractère de légitimité irréfragable.

Ce fut en effet une coutume constante d'assembler les cortès pour un acte d'une aussi haute gravité, et il n'y fut dérogé dans aucun des nombreux exemples d'abdication qu'offre l'histoire des divers gouvernemens de l'Espagne. Celle de Doña Berenguela, celle projetée par Don Juan Ier en Castille, celle de Don Ramiro-le-Moine, en Aragon, ainsi que toutes les autres plus ou moins anciennes, furent exécutées et accomplies avec la même solennité, jusqu'à ce que l'introduction de dynasties étrangères altérât une pratique si fondamentale; on eût dit que c'était un déplorable privilége de ces princes de mépriser nos lois, de conserver nos vices, et de laisser dans leur patrie le bien qu'ils auraient pu y prendre, pour ne nous en apporter que ce qu'elle avait de fatal et de nuisible. C'est ainsi que, dans les abdications célèbres de Charles-Quint et de Philippe V, les cortès ne furent point convoquées, et qu'on se dispensa d'observer les formalités usitées de tous les temps. Il est vrai que, ni dans l'un ni dans l'autre de ces actes, il n'y a aucun indice de violence. La renonciation de Charles-Quint eut lieu à Bruxelles, publiquement, avec beaucoup

de pompe et d'appareil, et en présence de plusieurs grands du royaume. Celle de Philippe V eut moins d'éclat, nos rois s'efforçant en ce point de laisser de plus en plus dans l'oubli, à mesure qu'ils se rapprochaient de nous, les respectables coutumes des premiers siècles de la monarchie.

Charles IV déclarait « qu'il agissait de commun ac« cord et de concert avec la reine sa très-chère et bien«< aimée épouse. » Singulier caractère d'autorité pour un acte si éminent et d'un intérêt si général. L'opinion alors, bien qu'entravée dans son expression, ne fut point satisfaite, «< car les jurisconsultes et jusqu'aux «membres mémes du conseil royal, nous dit le mar«quis de San-Felipe, trouvaient que la renonciation « n'était pas valide, puisqu'il lui manquait la sanc«<tion du peuple; mais personne ne se permit d'obser«vation, attendu que le conseil royal ne fut pas con«sulté sur la validité de l'abdication, mais que « seulement on lui intima l'ordre d'obéir au décret. » Ainsi en arriva-t-il en ce moment. Nul ne fut consulté, et personne ne réclama, toutes les espérances se rattachant à la chute de Godoy et à l'avénement de Ferdinand fatale imprévoyance des nations qui se confient en aveugles à la seule et chanceuse succession des personnes, sans chercher dans les lois et les institutions la véritable base de leur félicité future.

Ferdinand, septième du nom, une fois monté sur le trône, conserva d'abord les ministres de son père; mais successivement il finit par en éloigner la plus grande partie. Le premier congédié fut Cayetano Soler, homme doué de quelque habileté, et qui, dans l'administration des finances, déploya plutôt le savoirfaire d'un homme à ressources que les talens d'un ministre. Il fut remplacé par Don Miguel-José de Azanza, ancien vice-roi du Mexique, alors retiré à Grenade, et qui jouissait d'une haute réputation de probité. Le

portefeuille des affaires étrangères fut conservé à Don Pedro de Cevallos par une ordonnance royale conçue dans les termes les plus honorables, pour qu'il n'eût pas à souffrir de son alliance avec une cousine germaine du prince de la Paix. Sous l'ancien gouvernement, on le regardait comme un courtisan docile ; il ne manquait point d'une certaine instruction, et, bien qu'il fût assez soigneux de ses intérêts propres et de ceux de sa famille, il passait à la cour corrompue de Charles IV pour un homme de bien. Plus tard, on lui trouva un singulier penchant à s'accommoder de tous les gouvernemens, même les plus opposés. La marine resta confiée à Don Francisco Gil y Lemus, vieillard respectable et d'un caractère sûr et ferme. A la guerre, le cérémonieux et malingre Don Antonio Olaguer Feliu ne tarda pas à faire place au général Don Gonzalo O'Farril, récemment venu de Toscane où il avait commandé une division espagnole. Celui-ci était un homme de savoir et un militaire consommé. Nommé d'abord directeur-général de l'artillerie, et arrivé de là au ministère, il fut attaqué d'une maladie grave, qui produisit au-dehors une sensation vive et générale, tant était grande l'estime dont on l'environnait et qu'il eût conservée intacte s'il fût mort à ce moment.

Le marquis Caballero, ministre de la justice, ennemi des lumières, instrument docile et empressé des caprices licéncieux de la reine, persécuteur du mérite et des hommes éclairés, avait été jusque-là en butte à la haine et au mépris universels. S'apercevant, vers le mois de mars, de quel côté inclinait la fortune, il avait changé de langage et de conduite, si bien que, pendant quelque temps, on le crut en partie l'auteur de ce qui s'était passé à Aranjuez : il put ainsi conserver son portefeuille pendant quelques jours. Mais sans cesse attaqué à raison de son discré

dit antérieur, et inspirant peu de confiance, il passa, en échange de son poste, à la présidence de l'un des conseils sa sortie du ministère fut surtout déterminée par la malice qu'il mit à retarder de quatre jours l'expédition de l'ordre qui rappelait Don Juan Escoiquiz de son exil à Madrid. Don Sebastian Piñuela, ancien ministre du conseil, entra au ministère de la justice. On rappela du bannissement Don MarianoLuis de Urquijo, le comte de Cabarrus et le savant et vertueux Don Gaspar-Melchor de Jovellanos, la victime la plus malheureuse et la plus violemment persécutée pendant la faveur de Godoy. On fit grâce également à tous ceux qui avaient été compromis dans l'affaire de l'Escurial, parmi lesquels nous devons citer particulièrement Don Juan Escoiquiz, le duc del Infantado et le duc de San-Carlos, desquels nous dirons quelques mots.

Escoiquiz était fils d'un général, et natif de Navarre. Elevé dans la maison des pages du roi, il préféra au bruit et à l'éclat des armes le calme inoffensif de l'état ecclésiastique, et obtint un canonicat dans la cathédrale de Saragosse, d'où il fut tiré pour devenir précepteur du prince des Asturies. Dans cette nouvelle et honorable position, au lieu de prendre un soin consciencieux de son auguste élève et de déposer dans son jeune coeur des germes de vertu et de tolérance, au lieu d'orner son esprit, de l'enrichir de connaissances utiles et convenables, il aima mieux s'occuper d'intrigues et de tripotages de cour, indignes de son caractère et de ses fonctions. Il voulut briser le crédit de Godoy; mais ses efforts n'aboutirent qu'à sa propre disgrace on lui retira l'éducation du prince, et on l'envoya à Tolède avec l'archidiaconat d'Alcaraz; de là, il poursuivit de nouveau ses trames secrètes jusqu'à ce qu'enfin, par suite de l'affaire de l'Escurial, on l'exila dans le couvent du Tardon.

Passionné

pour

écrire en

prose

eten vers,

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pas plus dans les lettres que dans la politique. Il fit une traduction assez peu poétique du Paradis perdu de Milton, et, parmi ses ouvrages en prose, on peut citer sa défense du tribunal de l'inquisition, produit informe d'un médiocre talent. Il fut admirateur aveugle de Bonaparte, et par cet aveuglement qui ne fit qu'augmenter, il compromit le prince son disciple, et plongea le pays dans un abîme de maux. Ambitieux et vain, superficiel dans ses connaissances, sans aucune idée pratique du coeur humain et moins encore de la cour et des gouvernemens étrangers, il s'était imaginé que par lui le choeur de Tolède renouvellerait le prodige d'un autre Ximénès de Cisneros, qui gouvernerait la monarchie et rattacherait à la sphère étroite et bornée de son cerveau l'immense génie de Napoléon. Décoré de la grand'croix de Charles III, il fut nommé par le nouveau roi conseiller d'état, et, en cette qualité, il assista aux discussions importantes dont nous parlerons bientôt.

Le duc del Infantado, adonné à l'étude de quelques sciences, et protecteur dans ses propriétés de certains genres d'industrie, s'était fait un beau nom, rehaussé encore par l'éclat de sa fortune, par l'illustration de sa race, et principalement par les persécutions que lui avait values son antipathie pour le prince de la Paix. Comme colonel de la garde, et comme président du conseil royal, il eut sa part des embarras et des difficultés qui survinrent, et ne tarda pas à laisser voir l'impuissance et la légèreté de son esprit, car la nature lui avait surtout refusé cette énergie et cette constance d'application que réclament les matières graves. Tant il est vrai qu'il y a des hommes dont on a admiré le jugement dans la vie privée ou dans les temps ordinaires, qui s'éclipsent dès qu'ils entrent dans une situation plus élevée, ou quand surgissent des jours de tempête.

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