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grand-amiral, le titre d'altesse, qui, jusqu'à lui, ne fut conféré en Espagne à aucun particulier. Il étalait un faste extrême; sa suite était d'une magnificence splendide, sa garde mieux vêtue et mieux équipée que celle du roi. Honoré à un si haut degré par son souverain, il était l'objet des respects de presque tous les grands, et des principaux personnages de la monarchie. Quel contraste que de le voir maintenant et de comparer son sort avec celui où il brillait deux jours auparavant! contraste qui rappelle la situation du favori Eutrope, si éloquemment décrite par l'un des premiers pères de l'église grecque (saint Jean Chrisostome): « Tout avait péri, dit-il; une ra«fale en soufflant avec violence avait dépouillé cet « arbre de ses feuilles, et nous le montrait nu et « ébranlé jusque dans ses racines.... Qui pouvait se « vanter d'être arrivé à ce point de grandeur? Ne « surpassait-il pas tout le monde en richesses? N'é«tait-il pas parvenu aux plus hautes dignités? Tous « ne le craignaient-ils pas et ne tremblaient-ils pas à «son nom? Et à présent, plus misérable qu'un pri

sonnier chargé de fers, plus pauvre que le dernier «des esclaves et des mendians, il ne voit plus que « des armes tournées contre son coeur, il ne voit « plus que destruction et ruine, les bourreaux et le «chemin de la mort! » Ressemblance frappante et telle qu'en d'autres temps on eût cru peut-être à l'accomplissement d'une prophétie surhumaine.

Le prince de la Paix était détenu dans la caserne des gardes du corps, et le peuple, qui s'était retiré, comme nous l'avons dit, à la prière du prince des Asturies et sur la foi de ses promesses, se maintint calme et tranquille jusqu'au moment où, vers deux heures de l'après-midi, une voiture attelée de six mules s'arrêtant à la porte de la caserne, occasiona un grand tumulte, parce que le bruit courut aussitôt

qu'on allait transférer le prisonnier à Grenade. En un instant le peuple eut rompu les traits des mules, eut renversé et brisé la voiture.

Le roi Charles et la reine Maria-Luisa, surpris de ces nouvelles démonstrations de la fureur populaire, craignirent pour les jours de leur malheureux protégé. Le roi, malade et las de ces désordres inaccoutumés, se laissant d'ailleurs persuader par les observations respectueuses de quelques personnages qui, dans une telle extrémité, lui représentèrent comme nécessaire son abdication en faveur de son fils, croyant surtout avec son épouse que de cette mesure dépendait le salut de Godoy, résolut de convoquer ce même jour 19, à sept heures du soir, tous les ministres, et de renoncer en leur présence à la courronne en la plaçant sur le front du prince dont elle devait être l'héritage. Cet acte fut conçu dans les termes suivans: « Les infirmités qui m'accablent ne << me permettant pas de soutenir plus long-temps le poids trop lourd du gouvernement de mes états, «<et l'intérêt de ma santé exigeant que j'aille jouir << dans un climat plus doux du calme de la vie privée, « j'ai résolu, après les plus sérieuses réflexions, d'ab

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diquer la couronne en faveur de mon héritier et << bien-aimé fils, le prince des Asturies. En consé«quence, ma royale volonté est qu'on le reconnaisse « et qu'on lui obéisse comme roi et maître naturel « de tous mes états et domaines, et afin que la pré<< sente déclaration royale de mon abdication libre et << spontanée ressorte à effet et reçoive son exécu<«<tion légale, vous la communiquerez au conseil et « à tous ceux qu'il appartiendra. - Fait à Aranjuez, « le 19 mars 1808. Moi, le roi. A Don Pedro «Cevallos. >>

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L'heureuse nouvelle de l'abdication eut bientôt circulé dans toute la ville, et l'allégresse fut au comble;

le peuple accourut sur la place du palais, pour s'assurer de la vérité de ce grand événement, éclata en acclamations et en applaudissemens unanimes. Le prince, après avoir baisé la main de son père, se retira dans ses appartemens, où il fut salué comme nouveau roi par les ministres, les grands et toutes les autres personnes présentes.

L'on apprit à Madrid, dans la soirée du 19, l'arrestation de Don Manuel Godoy, et à l'entrée de la nuit, des groupes se formèrent sur la place de l'Amiral, ainsi nommée depuis la promotion du prince de la Paix à cette dignité, et située tout près du palais des ducs d'Albe. Là, remplissant l'air de vivats pour le roi et de cris de mort contre le favori tombé, les mutins envahirent sa maison qui touchait au lieu même de l'émeute, et après avoir jeté par les fenêtres les meubles et toutes les choses précieuses, ils les livrèrent aux flammes et les réduisirent en cendres, sans avoir rien dérobé ni rien caché. Puis, distribués en plusieurs bandes, et renforcés de nouveaux groupes qui arrivaient de différens points, armés de torches enflammées, ils répétèrent la même scène dans plusieurs maisons, sans épargner surtout celles de la mère de Godoy, de son frère Don Diego, de son beaufrère le marquis de Branciforte, et celles des ex-ministres Alvarez y Soleret Don Manuel-Sixto Espinosa, conservant du reste, au milieu de ces scènes tumultueuses, une espèce d'ordre et de concert.

La chute de Godoy avait produit une allégresse universelle, mais il n'y eut plus de bornes à l'exaltation pour ceux qui apprirent, à onze heures, l'abdication de Charles IV. Comme il était tard, la nouvelle n'en put être bien connue que le lendemain dimanche, où elle fut officiellement confirmée par des placards imprimés émanés du conseil, lesquels annonçaient l'avénement de Ferdinand VII. Alors l'enthousiasme

et la joie publique furent du délire, et l'on porta en triomphe par toutes les rues le buste du nouveau roi, qu'on plaça enfin sur la façade de l'hôtel-de-ville. Cette joie frénétique et bruyante dura toute la nuit du 20; mais comme il s'y mêla quelques excès, ils furent immédiatement réprimés par le conseil, qui fit cesser bientôt ce nouveau genre de réjouissances.

La plupart des villes et bourgs du royaume eurent aussi leurs fêtes et leurs désordres; partout l'on foulait aux pieds le buste de Godoy, que les communes elles-mêmes avaient posé à leurs frais dans les maisons de ville. Toutefois, il est vrai de dire que son image était maintenant renversée et mise en pièces avec un enthousiasme et des démonstrations unanimes, tandis qu'auparavant ils étaient en bien petit nombre ceux qui l'avaient inauguré et encensé dans le but d'obtenir des emplois et des honneurs en s'adressant à celui qui était la source unique de toutes les grâces: basse flatterie de quelques citoyens indignes que le peuple ne manqua jamais de flétrir d'une énergique réprobation.

Tels furent le plaisir et l'ivresse universels, causés à la fois par la chute de Godoy et par l'abdication de Charles IV, que personne ne prit garde alors à la manière dont ce dernier acte si important avait été accompli, et s'il avait été consommé dans une pleine et entière liberté : chacun le croyait ainsi, parce que c'était le vœu général. Cependant des doutes graves et fondés surgirent plus tard. D'un côté, Charles IV s'était montré quelquefois désireux de s'éloigner des affaires publiques, et Maria-Luisa dans sa correspondance déclare que telle était son intention après le mariage de son fils avec une princesse de France. Charles confirma sa résolution quand il reçut le corps diplomatique à l'occasion de son abdication, car s'adressant à M. de Strogonoff, ministre de Russie,

il lui dit : «De ma vie, je n'ai fait aucune action avec «< plus de plaisir. » Mais, d'un autre côté, il faut remarquer que cette renonciation au trône fut signée au milieu d'une sédition, sans que, la veille, Charles IV eût fait aucunement pressentir qu'il voulût sitôt réaliser sa pensée, puisqu'en destituant le prince de la Paix du commandement des forces de terre et de mer, le roi se chargeait personnellement de la direction suprême de l'administration. Dans la matinée du 19, il ne manifesta non plus rien de relatif à sa prochaine abdication; et ce fut le soir seulement, au inoment du second mouvement insurrectionnel, et lorsqu'il crut conjointement avec la reine sauver les jours de son cher favori par cette mesure, qu'il résolut de céder la couronne et de rentrer dans la vie

privée. L'opinion publique, au lieu d'entrer dans l'examen de cette question épineuse, blama énergiquement le conseil d'avoir, conformément à ses usages, renvoyé au rapport de ses procureurs-généraux l'acte d'abdication; les ministres du nouveau roi lui en firent aussi un reproche sévère, et lui ordonnèrent de publier cet acte immédiatement, ce qu'il fit en effet, le 20, à trois heures du soir.

Le conseil n'avait agi de la sorte que pour observer la forme usitée dans ses opérations, mais nullement dans un esprit d'hostilité, et moins encore dans le but de faire revivre les anciennes coutumes et les vieilles pratiques d'Espagne. En premier lieu, il ne lui était ni avantageux ni possible de résister à l'élan universel d'enthousiasme qui se manifestait en faveur de Ferdinand; d'une autre part, ennemi opiniâtre des cortès et de toute représentation nationale, il se fût bien plutôt montré hostile à une convocation quelconque des députés du pays, que disposé à la voquer ou même à en faire naître l'idée. Cependant, pour dissiper toute ombre de doute, il eût été conve

pro

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