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tait encore. Ces offres du prince des Asturies firent soupçonner qu'en général il n'était pas étranger aux manoeuvres des factieux, car jusqué-là tout avait été concerté, si ce n'est le fait accidentel qui avait commencé le tumulte, et peut-être aussi le progrès inattendu de la sédition, que, dans le principe, on n'avait pas voulu conduire si loin.

Ces mesures arrêtées, l'on ne pensait plus que la tranquillité dût être encore troublée, quant tout-àcoup, vers dix heures du matin, un bruit épouvantable se fit entendre, prélude de nouveaux désordres, Le prince de la Paix, que chacun croyait loin d'Aranjuez, et que le roi et la reine même supposaient sur la route de l'Andalousie, venait d'être découvert dans son propre hôtel. Lorsque, dans la nuit du 17 au 18, on avait assailli son domicile, il était au moment de se coucher, et à la première rumeur, s'enveloppant d'un manteau de molleton qui lui tomba sous la main, emplissant ses poches d'or et s'emparant d'un petit pain sur la table où il avait soupé, il avait essayé de se sauver par une porte dérobée qui communiquait à une maison contigue, habitée par la veuve du duc d'Osana. Ce moyen n'ayant pas réussi, il était monté jusqu'aux mansardes, il s'y était blotti dans le coin le plus obscur, sous un rouleau de tapis de jonc. Ce fut ainsi qu'il passa trente-six heures consécutives, n'ayant pas même une goutte d'eau, et en proie à toutes les terreurs et à toutes les souffrances de sa cruelle et périlleuse position. Vaincu par la soif, il dut abandonner enfin cette horrible retraite. Reconnu par une sentinelle des gardes wallones' qui cria aussitôt aux armes, il ne fit pas usage d'une paire de pistolets qu'il portait avec lui, soit lâcheté, soit plutôt que sa longue torture eût épuisé ses forces.

Le peuple, apprenant qu'on l'avait découvert, se porta en foule vers son hôtel, où il eût infailliblement

péri, sans l'intervention de quelques gardes du corps arrivèrent à temps pour le secourir. Ils le condnisirent à leur quartier, et, pendant le trajet, la à leur multitude, munie de pelles, de pieux, et de toute espèce d'armes et d'instrumens, cherchait à le tuer ou à le blesser en s'efforçant de donner passage à ses coups à travers les chevaux et les gardes qui faisaient au prince un rempart de leurs corps et l'arrachèrent ainsi à un massacre inévitable. Pour plus de sûreté, comme le tumulte allait croissant, les gardes préssèrent le pas, et l'infortuné captif, au milieu d'eux, s'appuyant sur les arçons de deux selles, suivait tout haletant le grand trot des chevaux, respirant à peine et presque suspendu en l'air. La distance considérable qui séparait son hôtel du lieu de sa nouvelle destination, surtout la nécessité de traverser la vaste place de San-Antonio, auraient donné à la fureur popu laire la facilité de l'achever, si la crainte de blesser un des hommes de l'escorte n'eût fait trembler ceux qui cherchaient à l'atteindre et n'eût rendu leurs coups incertains et mal assurés. Ce fut 'ainsi que, tout meurtri et couvert de contusions, il n'eût pourtant qu'une blessure un peu profonde qu'il reçut audessus de l'oeil. Cependant Charles IV, informé de ce qui se passait, ordonne à son fils de voler au secours de Godoy et de sauver son malheureux ami. Le prince arriva au quartier où l'on avait conduit le prisonnier, et sa présence imposa à la multitude. Ferdinand disant alors au prince de la Paix qu'il lui faisait grâce de la vie, celui-ci conserva assez de sangfroid pour lui demander, malgré les horribles angoisses de sa position, s'il était déjà roi ; à quoi Ferdinand répondit : « Pas encore; mais je le serai bien«tôt. » Paroles remarquables qui attestent combien il se croyait déjà près de la couronné.

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Le peuple, tranquillisé par la promesse que le prince

des Asturies lui réitéra plusieurs fois, que le prisonnier serait jugé et puni conformément aux lois, consentit alors à se disperser, et tout rentra dans l'ordre. Godoy, dépossédé de ses grandeurs, retourna dans la modeste demeure qu'il habitait avant son élévation. Maltraité et voué aux humiliations de l'abaissement, il resta abandonné dans sa solitude à l'horreur et à l'incertitude de son sort. Excepté le roi et la reine, presque tous le délaissèrent, car l'amitié s'évanouit au premier souffle de la mauvaise fortune; et celui dont le nom faisait encore trembler la plus grande partie du royaume, couché maintenant sur la paille et abreuvé d'amertume, était plus misérable peut-être que le plus misérable de ses habitans. Ainsi tomba du faîte de la puissance cet homme qui, de simple gardė du corps, s'était élevé bientôt aux premières digni-. tés de l'état, qu'on avait successivement décoré de tous les ordres, et pour qui l'on avait créé des honneurs réservés à lui seul. Et quels étaient ses services pour de telles distinctions? quels furent les faits éclatans qui lui en ouvrirent la porte, et lui rendirent doux et facile le chemin qui le conduisit à ce dernier degré de la grandeur? Il en coûte de le dire : ce fut une corruption effrénée et une faveur particulière fondée, o comble d'opprobre! sur la profanation de la couche royale ! Il nous faudrait remonter dans notre histoire jusqu'à Don Beltran de la Cueva (en 1454) pour la retrouver entachée d'une semblable infamie, et, même à cette époque, bien que ce favori de Henri IV, qui avait débuté par le modeste emploi d'écuyer (page de lanza), fût entré comme Godoy dans la route de la fortune par le déshonneur royal, son vol ne s'éleva jamais à une si prodigieuse hauteur, obligé qu'il était de partager sa faveur avec Don Juan Pacheco, et de céder même quelquefois à ce fier et redoutable rival.

peu

Don Manuel Godoy était né à Badajoz, le 12 mai 1767, d'une famille noble, mais pauvre; son éducation avait été négligée, il était d'une ignorance profonde. Doué de quelque, esprit naturel, et ne manquant pas de mémoire, il se pénétrait avec assez de facilité des allaires confiées à ses soins. Indécis et changeant dans ses projets, il défaisait légèrement un jour ce que la veille il avait conçu et approuvé avec tout aussi de raison. Pendant le cours de son ministère, où il avait été appelé dans les premières années de sa faveur, il fit avec la France des traités solennels au préjudice et à la honte de son propre pays, source première de la ruine et de la désolation de l'Espagne. Depuis l'époque de la scandaleuse campagne de Portugal, il commanda l'armée avec le titre de généralissime, car l'illustre profession des armes n'avait lui d'autre attrait, d'autre noble séduction, que pour celle des honneurs et du salaire. Jamais il ne s'instruisit dans les exercices militaires; jamais il ne fit exécuter ni ne connut les manoeuvres des divers corps; jamais il ne s'approcha du soldat, et ne daigna s'enquérir de ses besoins ou de ses plaintes; jamais enfin il ne donna aux forces, du royaume une organisation telle que la nation pût compter en temps opportun sur une armée munie de tout et bien disposée, et lui, sur des amis et des partisans sincères et résolus; aussi la troupe fut-elle la première à l'abandonner. Son camp d'instruction se réduisait à une mesquine parade dont il donnait quelquefois le spectacle, devant son hôtel, aux oisifs de la capitale et à la foule malheureusement nombreuse de ses vils adulateurs ridicule contrefaçon des revues qui avaient lieu à Paris sous les yeux de Napoléon.

Il était aussi empressé à protéger les hommes de talent et de considération, que prompt à les humilier. En même temps qu'il favorisait quelque science parti

culière, qu'il créait une chaire, qu'il soutenait quelques vues nouvelles d'amélioration, il souffrait que le marquis Caballero, ennemi déclaré des lumières et des bonnes études, traçât pour toutes les universités un plan général d'instruction publique incohérent et peu digne du siècle, et qu'il se permît aussi de faire dans les codes de la législation espagnole des retranchemens et des altérations de la plus grave importance. Quoiqu'il éloignât de la cour et qu'il exilât tous ceux qu'il croyait ses ennemis, ou qui lui déplaisaient, il était rare que ses persécutions allassent plus loin; la cruauté n'était point dans sa nature. Il ne se montra dur et inhumain qu'envers l'illustre Jovellanos. Dévoré d'une cupidité sordide, il vendait comme à l'encan les emplois, les charges, les dignités, les évêchés, soit pour lui, soit pour ses maîtresses, soit pour complaire aux caprices de la reine. Les finances furent abandonnées à des faiseurs d'affaires plutôt qu'à des hommes versés dans la matière, si bien qu'il fallait incessamment recourir à des expédiens ruineux pour sortir des embarras continuels causés par les dissipations de la cour, et par d'onéreux engagemens. Le scandale affiché du dérèglement de ses moeurs finit par accréditer parmi le peuple le bruit déjà répandu qu'il était marié à deux femmes l'une, disait-on, était Doña Maria-Teresa de Bourbon, cousine germaine du roi; c'est celle qui passait pour l'épouse légitime; l'autre était Doña Josefa Tudó, son amie particulière, d'un caractère doux et paisible, qui lui était si dévouée qu'elle voulut consigner, dans le titre qu'on lui accorda de comtesse de Castillo-Fiel (Château-Fidèle), un témoignage de son inaltérable fidélité. Plus d'une fois, elle parvint à modérer la fougue de son caractère.

Godoy, cette dernière année, avait atteint l'apogée de la faveur, car il avait reçu, avec la dignité de

TOM. I.

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