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d'Aranjuez et de tous les points environnans. Ce qui ne contribuait pas peu à aigrir les esprits à Aranjuez, c'était l'opinion de l'ambassadeur de France sur le voyage des princes, qu'il désapprouvait hautement et avec énergie, soit qu'il voulut dissimuler, soit qu'il ignorât les intentions de son maître, et qu'il poursuivit encore l'espérance du mariage qu'on avait un instant rêvé; nous penchons pour cette dernière supposition. Mais son opinion, en même temps qu'elle encourageait les ennemis du voyage à s'y opposer, servait aussi de stimulant et de prétexte à ceux qui l'approuvaient pour le presser; les uns espérant, les autres redoutant l'arrivée des troupes françaises qui s'avançaient. En effet, Murat dirigeait sa marche par Aranda vers Somosierra et Madrid, et Dupont, prenant sur la droite, se disposait à envahir Ségovie et l'Escurial. Ce mouvement, opéré dans le but d'effrayer la famille royale et de l'exciter ainsi à précipiter son voyage, venait en aide au parti du prince des Asturies, et l'enhardissait d'autant plus, qu'il semblait parfaitement en harmonie avec les sentimens exprimés par l'ambassadeur. Le langage de Murat annonçait de l'incertitude, et alors on attribuait à la dissimulation ce qui n'était peut-être qu'ignorance du plan véritable de Napoléon. S'adressant à Don Pedro Velarde, chargé de l'accompagner et de le complimenter, et qui périt depuis si malheureusement, il lui disait, à Buitrago, le 18 mars, que, le lendemain, il recevrait des instructions de son gouvernement; qu'il ne savait pas encore s'il passerait ou non par Madrid, et qu'au moment de continuer sa marche sur Cadix, il ferait probablement connaître à San-Agustin les vues de l'empereur, qui ne tendaient qu'au bien de l'Espagne..

Des avis antérieurs à celui-ci, et non moins ambigus, jetaient la cour d'Aranjuez dans de vives angoisses; il faut croire cependant que, lorsque le roi publia, le

16 mars, la proclamation dans laquelle il démentait les bruits de voyage, son départ fut en effet un instant indécis, car il est plus juste d'attribuer cette proclamation à la perplexité et au trouble de ces cruels momens qu'à l'intention calculée de tromper bassement le peuple de Madrid et d'Aranjuez. Quoi qu'il en soit, les préparatifs de voyage continuant toujours, et la méfiance des gouvernans passant toute mesure, une nouvelle rumeur ciroula tout-à-coup dans la résidence royale, que LL. MM. prenaient décidément la route de l'Andalousie, dans la nuit du 17 au 18. La curiosité, jointe sans doute à quelque intrigue secrète, avait attiré à Aranjuez, de Madrid et ses environs, un grand concours d'étrangers dont les physionomies annonçaient de sinistres projets. Les troupes qu'on avait fait sortir de Madrid étaient animées du même esprit, et certes elles auraient pu se révolter sans qu'il fût besoin d'aucune instigation particulière. On assura alors que le prince des Asturies avait dit à un garde du corps qui avait sa confiance: « C'est cette nuit qu'a lieu le « voyage, mais moi je ne veux pas partir »; et l'on ajouta que ce propos avait donné plus de résolution à ceux qui étaient décidés à empêcher le départ. Nous croyons savoir que, pour assurer le succès du complot, S. A. en avertit Don Manuel-Francisco Jaureguy, son ami, qui, en sa qualité d'officier de la garde, put facilement se concerter, tant avec les affidés de son arme qu'avec ceux des autres corps. Chacun étant ainsi prévenu, l'émeute devait éclater au moment où la famille royale serait prête à partir; un événement fortuit en hâta l'explosion.

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Tout était sur le qui vive; le peuple faisait des rondes dans l'obscurité de la nuit, ayant à sa tête, caché sous un déguisement et sous le nom du, père Pédro, le remuant et fougueux comte del Montijo, dont le nom désormais sera presque toujours mêlé

aux troubles et aux agitations de la rue. La troupe faisait aussi des patrouilles, et des deux côtés l'on exerçait une surveillance active, qui se portait particulièqua ment sur l'hôtel du prince de la Paix. Entre onze heures et minuit, l'on en vit sortir, soigneusement enveloppée dans ses vêtemens, Doña Josefa Tudó, escortée des gardes d'honneur du généralissime; une patrouille voulut découvrir le visage de la dame ;.elle résista, ce qui occasiona une légère alerte, et l'un des soldats présens déchargea son fusil en l'air. Les uns affirment que ce fat l'officier Tuyols, qui accompagnait Doña Josefa, qui tira pour appeler à son aide; d'autres, que ce fut le garde Merlo, pour avertir les conjurés. Ce qu'il y a de certain, c'est que ceux-ci crurent voir là un signal, car à l'instant même un trompette, exprès aposté, sonna le boute-selle, et la troupe se précipita sur tous les points par où le voyage pouvait s'effectuer. Alors commença un effroyable tumulte; une foule immense composée d'hommes du peuple et de quelques personnes qui voulaient donner le change sur la classe à laquelle elles appartenaient, des domestiques du palais et des veneurs de l'infant Don Antonio, avec une multitude de soldats à la débandade, attaquèrent l'hôtel de Don Manuel Godoy, en forcèrent la garde, et le prirent en quelque sorte d'assaut, fouillant partout et cherchant, sans pouvoir le trouver, l'objet de leur rage et de leur fureur. On crut d'abord que, malgré l'extrême vigilance de l'extérieur, le favori s'était évadé par quelque porte secrète, et qu'il avait fui d'Aranjuez ou qu'il s'était réfugié dans le palais. Le peuple pénétra jusqu'aux réduits les plus cachés, et ces portes, qui naguère n'étaient ouvertes qu'à la faveur, à la beauté et à ce que la cour avait de plus brillant et de plus choisi, laissèrent le passage libre à une soldatesque effrénée et grossière, à une populace sale et abjecte.

Qu'on juge du triste contraste que devait présenter la magnificence de ce séjour avec l'ignoble accoutrement de ses nouveaux hôtes improvisés.; désharmonie, du reste, qui ne dura qu'un moment, car, en peu d'heures, les salons et les galeries se trouvèrent dépouillés de leurs riches et somptueux ornemens, qui furent voués à la destruction et à la flamme. L'histoire doit toutefois consigner ce fait remarquable, que le peuple, tout en brûlant et mettant en poussière les meubles et les objets les plus précieux, ne prit rien pour lui, et donna l'exemple du désintéressement le plus noble et le plus pur. La publicité, qui est, dans de telles occasions, un censeur inflexible, en s'associant à une sorte d'enthousiasme généreux, règle le désordre lui-même, et en arrête la licence et les excès. Les croix, les cordons et tous les insignes des hautes dignités auxquelles Godoy avait été élevé, furent respectés et remis aux mains du roi; puissant indice qu'au milieu de la populace se trouvaient des hommes capables de distinguer ce qu'il convenait de ménager et de conserver, et ce qu'on pouvait détruire. La princesse de la Paix, qu'on regardait comme victime de la conduite privée de son mari, et sa fille, farent traitées avec tous les égards, dus à leur position; la foule s'attela à leurs berlines, et elles furent traînées ainsi jusqu'au palais. Le calme revint enfin; les soldats rentrèrent dans leurs quartiers, et la garde de l'hôtel fut confiée à deux compagnies de gardes, espagnoles et wallones, appuyées d'un autre renfort de troupes qui en protégaient les avenues contre l'affluence de la multitude.

Le 18 au matin, le roi rendit un décret par lequel il destituait le prince de la Paix de ses fonctions de généralissime et d'amiral, et lui permettait de choisir le lien de sa résidence. Hammonça aussi cette réso

lution à Napoléon, qui s'en montra très-surpris. Le peuple, transporté de joie à cette nouvelle, accourut au palais pour féliciter la famille royale, qui répondit à ses voeux en se montrant au balcon. La tranquillité publique ne fut point troublée ce jour-là, si ce n'est par l'arrestation de Don Diego Godoy, qui fut dépouillé de ses insignes par la troupe et conduit au quartier des gardes espagnoles, dont il était colonel: exemple funeste qu'on applaudit alors, et qui fut renouvelé depuis en de plus malheureuses circonstances.

Le voyage ainsi rompu et Godoy renversé, il semblait que l'insurrection n'eût plus rien à prétendre; mais une agitation sourde et terrible continuait à travailler les esprits. Le roi et la reine, craignant une nouvelle éineute, ordonnèrent aux ministres de passer la nuit du. 18 au 19 au palais. Dès le matin, le prince de Castel-Franco et les capitaines des gardes du corps, comte de Villariczo et marquis d'Albu.deite, avaient informé personnellement LL. MM. que deux officiers de la garde venaient de les prévenir dans le plus grand secret, et sous leur parole d'honneur, qu'il se préparait pour la nuit même un mouvement plus considérable et plus violent que celui de la veille. Le marquis Caballero leur ayant demandé s'ils étaient sûrs de leur troupe, ils lui déclarèrent, en faisant un geste négatif, que « le prince «des Asturies pouvait seul répondre de tout. » Le marquis Caballero s'empressa d'aller voir S. A., et, sur ses instances, le prince se rendit auprès du roi et de la reine, leur offrit d'empêcher, par l'intervention des chefs en second des corps de la maison royale, le retour de nouveaux troubles, s'engagea à renvoyer à Madrid plusieurs personnes dont la présence à Aranjuez était suspecte, et promit en même temps de faire circuler parmi le peuple les gens de sa maison, pour achever de dissiper l'inquiétude qui subsis

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