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heurs. C'est ainsi que, sur deux points opposés du globe, et au même moment, furent dépouillées deux illustres races de leurs états; l'une peut être pour peut-être toujours, l'autre pour les recouvrer avec un nouvel éclat.

Napoléon était encore à Milan, lorsqu'il reçut une lettre de Charles IV, dans laquelle ce monarque. lui proposait d'unir son fils Ferdinand avec une princesse de la famille impériale. Effrayé, ainsi que nous l'avons dit, de voir le nom français impliqué dans le procès de l'Escurial, le, prince de la Paix trouva à propos d'engager le roi à faire cette démarche pour apaiser le redoutable courroux de l'empereur. Celuici, de son côté, encore incertain sur la manière de se rendre maître de l'Espagne, ne repoussa pas la proposition; il l'accepta même, et assura dans sa réponse n'avoir jamais reçu aucune lettre du prince des Asturies à ce sujet réserve bien permise alors. et même délicate. Il fallait sans doute que Bonaparte penchat à cette époque pour ce mariage, puisqu'à Mantoue il le proposa formellement à son frère Lucien: il est vrai qu'il lui offrit presque en même temps le trône de Portugal, ne se souvenant plus, ou se moquant plutôt de ce que, peu auparavant, il avait solennellement promis, ainsi que plus d'une fois sa conduite en pareille occasion nous l'a fait voir. Lucien, soit par éloignement, soit parce qu'il ne se fiait pas aux promesses de Napoléon, n'accepta pas le sceptre qui lui était offert; mais il ne rejeta pas l'alliance de sa famille avec l'héritier de la couronne d'Espagne, alliance qui, malgré la répugnance de la future épouse, aurait certainement eu lieu, si l'empereur français n'eût pas modifié ou changé son premier projet.

On est toutefois frappé d'étonnement en voyant, dans une entreprise aussi importante que celle que méditait Napoléon contre la Péninsule, flotter son es

prit prévoyant dans le doute et l'incertitude. Une seule idee semblait jusqu'alors s'y être gravée, celle de commander sans gène m entraves dans ce vaste pays, s'en remettant du reste à son heureuse étoile ou aux circonstances pour atteindre son but et rencontrer les moyens de succès. C'est ainsi que, plus souvent qu'on ne pense, un hasard aveugle change le sort des na

tions.

Dans toute hypothèse, et quelque parti que l'on dût prendre, il devenait necessaire d'avoir à sa disposition des forces imposantes. C'est dans ce but que se formait à Bayonne un second corps d'observation de la Gironde, tandis que le premier traversait l'Espagne. Le nouveau corps se composait de vingtquatre mille hommes d'infanterie nouvellement organisée avec les soldats de la conscription de 1808 levée par avance, et de trois mille cinq cents chevaux tires des dépôts de l'interieur de la France avec lesquels furent provisoirement formes des ré gimens de cuirassiers et de chasseurs. Le général Dupont commandait en chef, et les trois divisions qui constituaient ce corps d'armée etaient sous les ordres des generanx Barbon, Vedel et Malker, et la cavalerie sous ceux du general piemontais Fresia. Ces troupes commencèrent à entrer en Espagne, sans qu'il y eût à leur egard le moindre arrangement ni accord prealable entre le cabinet français et le nôtre, ainsi qu'il avait ete cependant stipule dans la convention secrète de Fontainebleau : `première infraction, précurseur de tant d'autres! Dupont arriva à Irun le 22 decembre, et au mois de janvier, ayant etabli son quartier-general à Valladolid, il jeta sur la route de Salamanque de forts detachemens, comme s'il eût voulu se porter sur les contins du Portugal. La nouvelle armée montra encore plus d'exigence et d'arrogance que la première, et faisait claire

ment pressentir ce qui se tramait. Le général en chef lui-même enhardissait ses soldats par son exemple, car sa conduite touchait de près à une licence effrénée. A Valladolid, il arracha par force de leurs appartemens le marquis et la marquise de Ordoño chez qui il logeait, et finit par les obliger à lui laisser toute la maison à sa merci. Tant de dureté et de mauvais procédés devenaient encore plus sensibles de la part de ceux se disaient nos alliés, et dans un pays qui, pendant l'espace d'un siècle, avait eu le bonheur de ne pas voir d'armée ennemie, car c'est de ce nom que désormais nous devrons appeler celle que les Français avaient introduite en Espagne.

qui

On était encore aux premiers jours de janvier 1808, que déjà un troisième corps foulait le territoire espagnol; celui-ci était composé de vingt-cinq mille hommes d'infanterie et deux mille sept cents cavaliers, et avait été formé de conscrits transportés en poste des dépôts du Nord à Bordeaux. Il commença à passer la frontière le 9 du même mois, ayant à sa tête le maréchal Moncey, et portant le nom de corps d'observation des côtes de l'Océan : son chefd'état-major était le général Harispe; Grouchy commandait la cavalerie, et les autres divisions étaient sous les ordres des généraux Musnier de la Converserie, Morlot et Gobert. Ce corps continua sa marche jusque sur les confins de la Castille, comme s'il n'eût fait autre chose que de traverser des provinces françaises; et cela, toujours sans consentement préalable du gouvernement espagnol, et en violant toujours avec une nouvelle impudence les engagemens contractés envers lui.

L'étrange et inexplicable conduite de son allié inquiétait la cour de Madrid, et chaque jour voyait accroître son anxiété par les affronts qu'essuyaient à Paris Izquierdo et l'ambassadeur prince de Masérano. Napoléon laissait voir déjà plus clairement son dessein

prémédité, et, affichant quelquefois un éclatant mépris pour le prince de la Paix, il critiquait avec amertume la marche de son administration. Il ne faisait aucun cas de ses réclamations, et répondit avec un dédain marqué lorsqu'on lui exprima le désirde voir remplacer Fambassadeur Beauharnais, à cause de ses officieuses démarches dans l'affaire du projet de mariage. Enfin, il donna, dans le Moniteurdu 4 janvier, une preuve irréfeagable et publique de l'oubli dans lequel il avait enseveli le traité de Fontainebleau, et laissa en même temps entrevoir le fil des trames qu'il ourdissait contre l'Espagne. L'on inséra done au journal officiel deux adresses du ministre Champagny : l'une d'elles était arriérée et portait la date du 21 octobre; l'autre, plus récente, était du 4 janvier de la même année. La première fat publice, comme pour servir d'introduction à la seconde; le ministre se plaisait, dans ce document, à regarder le Bresil comine une colonie, anglaise, et se felicitant de ce que le Portugal se vit enfin libre du joug et de la fumeste influence des ennemis du continent, il finissait par dire que, vu l'intention de ceuxci d'envoyer des expeditions secrètes croiser dans les eaux de Cadix, la Peninsule tout entière devait fixer l'attention de sa majesté impériale. Ces deux adresses etaient accompagnées d'un rapport nou moins remarquable du ministre de la guerre Clarke, en date du 6 janvier, dans lequel on cherchait à prouver la nécessité de lever la conscription de 1809 pour former le corps d'observation de l'Océan, au sujet duquel rien n'avait été dit ni communiqué d'avance au gouvernement espagnol. Il est inutile de rappeler que le sénat, toujours soumis aux volontés de l'empereur, accorda, peu de jours après, la levée d'hommes qu'on lui demandait. En mettant de plus en plus en évidence les injustes intentions du cabinet de Saint-Cloud, nous touchons enfin au moment critique où le masque fut jeté, où

toute dissimulation fut écartée, où cessa subitement tout genre d'égards et de considérations vis-à-vis de l'Espagne.

Le 1er juillet, une proclamation de Junot apprit au public « que la maison de Bragance avait cessé de « régner, et que l'empereur Napoléon, ayant pris «sous sa protection le beau pays de Portugal, voulait

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qu'il fût administré et gouverné en totalité au nom «‹ de sa majesté, et par le général en chef de son ar

mée. » C'est ainsi que s'évanouirent les rêves de grandeur souveraine du crédule Godoy, et que la maison de Parme se trouva frustrée des espérances qu'elle nourrissait encore à l'égard de la juste indemnité qui lui était due. Junot s'empara de l'autorité suprême, abolit la régence que le prince Jean avait nommée avant de s'embarquer, et la remplaça par un conseil de régence, dont il se fit lui-même président. Et pour mettre le comble à tant d'amères vexations, et augmenter encore, s'il était possible; le mécontentement des Portugais; il publia le même jour un décret de Napoléon, daté de Milan, le 23 décembre, qui imposait au Portugal une contribution de guerre de 100,000,000 de francs, « en qualité de rachat, di<< sait-on, de toutes les propriétés appartenant à des << particuliers. » On séquestrait en même temps, en vertu du même décret, tous les biens et patrimoines de la famille royale et des fidalgos qui avaient suivi son sort. Telles étaient les mesures arbitraires que l'on employait à l'égard d'une nation qui n'avait opposé aucune résistance, et sur laquelle il n'y avait pas d'insulte à venger on la traitait en pays conquis, et avec une rigueur digne du moyen-âge. Faire peser sur un royaume de l'étendue et du degré de richesse du Portugal une contribution extraordinaire de 1 00,000,000 de francs, et le priver en même temps, par l'adoption du système continental, de ses prin

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