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voulut s'emparer de tout. On avait stipulé par le traité que la province de Entre - Duero - et - Minho serait donnée en toute propriété et. souveraineté, avec le titre de Lusitanie septentrionale, au roi d'Etrurie et à ses descendans, qui, à leur tour, cèderaient dans les mêmes termes le royaume d'Etrurie à l'empereur des Français; que les Algarves et l'Alentejo seraient également livrés en toute propriété et souveraineté au prince de la Paix, qui prendrait le nom de prince des Algarves, et que les provinces de Beira, de Tras-osMontes et de l'Estrémadure portugaise, resteraient comme en séquestre jusqu'à la paix générale, époque à laquelle elles pourraient être échangées contre Gibraltar, la Trinité, ou quelque autre colonie parmi celles que les Anglais avaient conquises; que l'empereur des Français garantirait à S. M. C. la possession de ses états d'Europe au midi des Pyrénées, et le reconnaîtrait comme empereur des deux Amériques, à la conclusion de la paix générale, ou au plus tard dans trois ans. La convention qui accompagnait le traité réglait à l'avance le mode d'exécution applicable aux stipulations contenues dans cet acte: vingt-cinq mille hommes d'infanterie française et trois mille de cavalerie devaient entrer en Espagne, et, réunis à une division espagnole forte de onze mille hommes, marcher sur Lisbonne. Les deux corps étaient placés sous les ordres d'un général français, à moins que le roi d'Espagne ou le prince de la Paix ne se rendissent sur les lieux occupés par les troupes alliées dans ce cas, le commandement en chef leur revenait de droit. Les provinces de Beira, de Tras-os-Montes et de l'Estrémadure portugaise, devaient être administrées et frappées de contributions au profit de la France. En même temps qu'une division de dix mille hommes de troupes espagnoles prendrait possession de la province de Entre Duero-et-Minho et de la ville d'Oporto,

une autre de six mille hommes de la même nation occuperait l'Alentejo et les Algarves, et l'administration de ces trois provinces devait rester aux soins des généraux espagnols. Les troupes françaises devaient être nourries par l'Espagne à leur par l'Espagne à leur passage, mais recevoir leur paie de la France. Finalement, on était convenu qu'un corps de quarante mille hommes se réunirait à Bayonne vers le 20 novembre, pour marcher sur le Portugal, s'il en était besoin, et après le consentement préalable des deux puissances contrac

tantes.

Par la conclusion de ce traité, Napoléon, tout en cherchant le moyen de s'emparer du Portugal, éloignait de nouveau de l'Espagne un nombre considérable de troupes, comme il l'avait déjà fait pour celles qui étaient alors en Pomeranie, et introduisait adroitement et sans bruit les forces nécessaires à l'exécution de ses desseins encore cachés et de ses plans ultérieurs. Il flattait en même temps l'ambition immodérée du ministre espagnol, le berçait d'illusions et l'enveloppait dans ses propres filets, craignant toujours que, désabusé à temps et revenant de sa longue erreur, le prince de la Paix ne voulût enfin prévenir les dangers qui le menaçaient. Mais celui-ci, pressé d'échapper aux vicissitudes de la fortune, se prêtait sans peine à des arrangemens qui, jusqu'à un certain point, le mettaient à l'abri des persécutions du gouvernement espagnol, en cas d'un revirement du sort. Peut-être voyait-il aussi dans sa mince principauté des Algarves le premier échelon pour arriver à un trône plus élevé. On recommençait alors à parler du criminel projet que l'on assurait avoir été conçu, quelques années auparavant, par Maria-Luisa, comptant sur l'appui du favori, et dans un des transports de l'aveugle passion qu'elle lui portait. Il n'y a d'ailleurs aucun doute que différentes personnes furent

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consultées à l'égard d'un changement de dynastie, que l'on en vint au point de chercher, sans ménagement ni détour, à se faire des amis et des partisans. Parmi cent qui furent recherchés dans cette occasion, se trouvait le colonel du régiment de Pavie, Don Tomas de Jaureguy, avec lequel Don Diego Godoy toucha effrontément quelques mots d'une affaire aussi délicate : il ne manqua pas, au reste, d'autres personnes qui tentèrent aussi de la pousser en avant. Mais les événemens qui se précipiterent vinrent changer en fumée tous ces vains projets d'une imprévoyante et aveugle ambition.

Le prince des Asturies vivait seul et éloigné des affaires, sans crédit comme sans pouvoir: il passait tristement les plus belles années de sa jeunesse, soumis à la monotone et sévère étiquette du palais. Son abandon était augmenté par les craintes qu'inspirait sa personne à ceux qui dirigeaient alors la monarchie; on surveillait sa conduite, et jusqu'à ses démarches les plus innocentes étaient soigneusement épiées. Le prince éclatait en plaintes amères, et ses expressions n'étaient pas toujours mesurées. A son exemple, les gens de sa maison parlaient avec plus de liberté qu'il n'était convenable; leurs propos et leurs entretiens, répétés, peut-être même dénaturés en passant de bouche en bouche, excitaient de plus en plus la haine de ses irréconciliables ennemis. Une conduite aussi

imprudente ne suffisait pas cependant pour commencer une enquête judiciaire; elle donna seulement lieu à un redoublement de soins et de vigilance.

On avait observé que le prince recevait des lettres en secret, qu'il passait les nuits à écrire, et que son visage et sa contenance décciaient une vive préoccupation. Il suffisait d'un seul soupçon de cette nature pour réveiller le zèle des espions à gages qui l'entouraient, et une dame de la maison de la reine donna

avis à sa maîtresse de la singulière et mystérieuse vie que menait son fils. Le roi ne tarda pas à en être averti, et, poussé par son épouse, il ordonna que l'on recueillit tous les papiers de Ferdinand, pris ainsi au dépourvu. Cet ordre fut exécuté, et le lendemain, 29 octobre, à six heures et demie du soir les ministres du roi et Don Arias Mon, gouverneur intérimaire du conseil, ayant été convoqués dans la chambre de sa majesté, le prince comparut devant eux, fut soumis à un interrogatoire, et on exigea de lui des explications sur le contenu des papiers saisis. Ensuite, son père, accompagné des mêmes ministres et du gouverneur, en grand apparat et à la tête de ses gardes, le reconduisit à sa demeure. Arrivés là le roi, après avoir demandé au prince son épée, lui ordonna de rester aux arrêts, et fit placer des sentinelles pour le garder à vue; les gens du prince furent également arrêtés.

Les témoins de cette scène non moins étrange que solennelle auraient pu, recueillant un lugubre souvenir, s'imaginer que, sous les somptueuses voûtes de l'Escurial, allait se renouveler le déplorable et tragique spectacle que le sombre Philippe II avait donné au monde dans les murs de l'Alcazar de Madrid; mais d'autres temps, d'autres acteurs, une situation tout autre, se présentaient alors sur la scène d'Espagne.

Les papiers saisis jusqu'alors chez le prince se composaient d'un petit cahier d'un peu plus de douze feuilles, écrit de sa main; d'un autre de cinq feuilles et demie; d'une lettre, dont l'écriture était contrefaite, et qui, sans signature, et datée de Talavera, le 18 mars, fut reconnue plus tard pour être d'Escoiquiz; d'un chiffre avec sa clé destinés à la correspondance de celui-ci avec le prince, et d'une demi-feuille de papier remplie de numéros, de chiffres et de noms

qui, dans un autre temps, avaient servi aux communications secrètes entre la défunte princesse des Asturies et la reine de Naples, sa mère. Le cahier de douze feuilles contenait une adresse au roi, dans laquelle, après avoir retracé avec de vives couleurs la vie et les principaux faits du prince de la Paix, on l'accusait de graves délits, et on le soupçonnait d'avoir conçu, pour monter sur le trône, l'horrible dessein d'exterminer le roi et toute la famille royale. Ferdinand y parlait aussi des persécutions auxquelles il était personnellement en butte, et faisait mention, entre autres choses, de l'éloignement dans lequel on le tenait du roi, sans lui permettre de le suivre à la chasse, ni d'assister à son travail avec les ministres. On proposait comme moyen d'éviter l'accomplissement des criminels projets du favori, de laisser au prince héréditaire la faculté de tout disposer pour se saisir de la personne de l'accusé et le confiner dans un château-fort. On demandait également la mise sous le séquestre d'une partie de ses biens, l'emprisonnement de ses gens, de Doña Josefa Tudó et d'autres personnes, suivant ce qui serait arrêté dans des décrets que le prince lui-même se chargerait de soumettre à l'approbation de son père. Le prince indiquait au roi son père, comme le lieu le plus favorable pour une entrevue, une partie de chasse dans le parc du Pardo ou de la Casa-de-Campo: le prince s'y rendrait, et le roi pourrait s'éclairer par les libres declarations des personnes qu'il lui aurait plu de désigner; mais il fallait que la reine et Godoy fussent soigneusement écartés; on suppliait en même temps le roi que, le moment venu d'arrêter le favorì, le père ne quittat pas les côtés de son fils, afin que les premiers clans de la douleur de la reine ne pussent alterer la résolution de sa majeste; et on finissait par prier instamment le roi, dans le cas où il n'accèderait

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