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pour un gouvernement qui pouvait, par l'énergie de ses mesures, se faire un appui ferme et sûr dans l'opinion nationale.

Mais plus la déception devenait évidente à Madrid, plus la déloyauté du cabinet français se manifestait à tous les yeux, et plus le gouvernement espagnol s'obstinait dans son aveuglement et son incurie ! Pour l'égarer et le perdre sans retour, il ne lui manquait plus que la présence de Don Juan Escoiquiz, qui arriva dans la capitale le 28 mars, ne voyant dans Napoléon que l'illustre, le puissant, l'héroïque défenseur du roi Ferdinand VII et de ses partisans. Ebloui de son propre mérite, il pensa qu'il n'appartenait qu'à lui seul de trouver le secret de faire sortir triomphant de sa critique position son auguste disciple, et, sourd au cri de l'opinion et de la conscience publiques, il assuma sur lui une sévère et terrible responsabilité. Il est inoui, nous le répétons, que l'artifice et la perfidie qui frappaient tous les esprits, même les plus simples et les plus grossiers, échappassent inaperçus à la clairvoyance de Don Juan Escoiquiz et des principaux conseillers de la couronne, lesquels, par la nature même de leur position et par la supériorité des lumières qui les distinguait sans doute, auraient dû découvrir les premiers les piéges qu'on leur tendait. Mais, loin de là, les faits les plus propres à exciter leur méfiance étaient précisément ceux qui les encourageaient et les rassuraient; rien ne l'atteste mieux que la dépêche de Izquierdo dont nous avons parlé dans le livre précédent. Les propositions qu'elle contenait et qui ne tendaient à rien moins qu'à céder les provinces au-delà de l'Ebre, et à régler la succession d'Espagne, sur laquelle il ne s'était jamais élevé dans le royaume l'ombre d'un doute, n'éveillèrent point les soupçons engourdis d'Escoiquiz ni de ses collègues. Ne s'arrêtant qu'à une seule clause de la dépêche,

celle où était indiqué le projet de mariage entre Ferdinand et une princesse du sang impérial, ils s'imaginèrent que tout allait s'arranger dans les meilleurs termes; et tel était l'égarement d'esprit d'Escoiquiz et des siens, que, dans son Idea sencilla, il n'hésite pas à affirmer que « son opinion, conforme à celle du conseil du roi, avait été que ce qu'il y avait de «pire à craindre des intentions des Français, c'était

tout au plus l'échange des provinces au-delà de « l'Ebre contre le royaume de Portugal, ou peut-être «la cession de la Navarre; » comme si la cession ou la perte de quelqu'une de ces provinces n'eût pas été un coup terrible porté au coeur même de la nation qui se démembrait ainsi, et restait ouverte aux attaques que pouvait diriger à coup sûr son puissant. voisin.

La contagion d'un aveuglement si étrange avait gagné parmi les courtisans, et la crédulité de quelquesuns servit de jouet et de sujet de mystification aux serviteurs dévoués de l'empereur. Sous ce rapport, nul ne fut mieux partagé que le comte de FernanNuñez; ambitionnant l'honneur des premières félicitations, il avait laissé derrière lui ses compagnons de route pour aller recevoir Napoléon, et s'était avancé en toute diligence jusqu'à Tours. Non loin de cette ville, il se croisa sur la route avec M. de Bausset, préfet du palais, et il lui demanda avec une vive impatience si la fiancée du roi Ferdinand, cousine de l'empereur, approchait. A quoi celui-ci répondit que cette cousine n'était pas du voyage, et qu'il n'avait entendu parler ni de fiancee ni de noces. Là-dessus Fernan-Nuñez composa son maintien, prit un air de réserve et de mystère, et attribua la réponse du préfet du palais à une dissimulation affectée ou bien à ce qu'il n'était pas dans la confidence. Dans ces faits, tout insignifians qu'ils paraissent, se reflète néanmoins

le caractère de ces hommes dont les étranges illusions amenèrent de si graves, de si immenses événemens. Loin que la conduite de Murat contribuât à épaissir le voile qui dérobait la vérité aux ministres du roi, il agissait plutôt de façon à leur dessiller les yeux qu'à les entretenir dans leur erreur. Ses relations avec la reine d'Etrurie, la reine-mère et le vieux roi, se continuaient, sans qu'il s'occupât le moins du monde de reconnaître Ferdinand, sans qu'il daignât même lui faire une visite de pure étiquette. Il lui suffisait cependant de manifester le moindre désir, pour que les ministres du nouveau roi s'empressassent de lui complaire et de le servir. Ce fut ainsi qu'ayant exprimé à Don Pedro Cévallos combien il lui serait agréable d'avoir en sa possession l'épée de François Ier déposée à l'armeria royale, elle lui fut remise à l'instant. Le 4 avril, on la porta en grande pompe, au milieu d'un nombreux cortége, et elle fut présentée par le marquis d'Astorga, en qualité de grand - écuyer. Par cette démarche, aussi bien que par ses procédés antérieurs, le gouvernement espagnol fit preuve de faiblesse et de soumission; mais le gouvernement français montra bien de la petitesse d'esprit dans une demande si étrange pour une nation célèbre par ses exploits et ses gloires militaires, comme si les triomphes de Pavie, et l'immortel trophée remporté pour l'Espagne par ses illustres enfans Diego de Avila et Jean de Urbiéta, pouvaient jamais s'effacer de la mémoire des hommes.

Il s'en fallait bien que Napoléon fùt satisfait de la conduite de Murat. Dans une lettre qu'il lui écrivit, le 29 mars, il lui manifestait ses craintes, et d'une main habile et savante, il lui représentait combien l'affaire d'Aranjuez avait compliqué les choses. Ce document, s'il fut réellement écrit comme on le publia depuis, témoigne du tact profond et de la pré

vision extraordinaire de l'empereur, comme aussi du préjudice immense que la précipitation et les faux avis de Murat apportèrent à la prompte et heureuse issue de son entreprise. Cependant, outre les instructions renfermées dans cette lettre, il dut y en avoir d'autres en même temps qui indiquassent ou énonçassent plus clairement l'idée de faire passer en France les princes et la famille royale; car Murat, agissant dans cette vue et n'osant plus persister pour le moment dans ses premières insinuations, qui tendaient à déterminer Ferdinand à aller au devant de Napoléon, crut devoir proposer de faire partir à cet effet l'infant Don Carlos. La cour y consentit sans difficulté, et l'infant quitta Madrid le 5 avril. A peine quelques jours, peut-être même quelques heures, étaient-elles écoulées, que Murat en revint peu à peu à renouveler près du roi Ferdinand ses insidieuses prières de se mettre aussi en route afin de se ménager, par cette demarche tout affectueuse, les bonnes dispositions de son ami l'empereur Napoléon. L'ambassadeur français parlait dans le même sens et avec une insistance toute particulière, car il avait enfin compris que la politique de son maître dans les affaires d'Espagne était tout autre qu'il ne se l'était d'abord imaginé.

Mais le roi Ferdinand, voyant que l'infant son frère n'avait point rencontré Napoléon à Burgos, et qu'il avançait toujours sans savoir quel serait le terme de son voyage, hésitait à prendre son parti. Ses conseillers ne s'accordaient pas dans leurs opinions: Cevallos s'opposait au départ du roi jusqu'à ce qu'on connût officiellement l'entrée en Espagne de l'empereur des Français. Escoiquiz, constant dans son égarement, soutenait avec vivacité l'avis contraire, et, malgré son influence, il l'aurait difficilement emporté dans l'es prit du roi, sans l'arrivée à Madrid du général Savary qui donna un nouveau poids à ses argumens, et en

traîna ceux qui jusque-là étaient restés flottans et irrésolus. Savary, général de division et aide-de-camp de l'empereur, se rendait à Madrid avec la mission. d'amener Ferdinand à Bayonne, et avec pouvoir d'employer à cet effet tous les moyens qui lui sembleraient convenables. Ce fut l'homme qu'on jugea le plus apte à conduire à bien une entreprise aussi délicate, parce que, sous les dehors d'une franchise toute militaire, il savait cacher une rare dissimulation et une astuce profonde. A peine eut-il, pour ainsi dire, mis pied à terre,

'il sollicita une audience particulière de Ferdinand; il l'obtint, et il déclara avec une apparente sincérité « qu'il venait de la part de l'empereur pour compli « menter le roi, et pour apprendre de la bouche de « S. M. si ses sentimens à l'égard de la France étaient « les mêmes que ceux du roi son père; auquel cas l'em« pereur, sans revenir sur ce qui s'était passé, et sans « se mêler en rien de l'intérieur du royaume, recon« naîtrait immédiatement S. M. pour roi d'Espagne «<et des Indes. » L'on devine aisément quelle réponse on devait attendre d'une cour toute préoccupée du désir d'obtenir la reconnaissance de l'empereur des Français. Savary annonça l'arrivée prochaine de son souverain à Bayonne, d'où il se rendrait à Madrid, et un instant après, il insista pour que Ferdinand se rendît au devant de lui, afin, disait-il, qu'il prouvât par cette démarche son ardent désir de resserrer les noeuds de l'ancienne alliance qui existait entre les deux nations; il assurait d'ailleurs que cette absence serait d'autant moins longue que Ferdinand se rencontrerait à Burgos avec l'empereur. Le roi, vaincu par tant de promesses et de rassurantes paroles, céda enfin aux désirs de Savary, qui était soutenu et appuyé par la plupart des ministres et conseillers espagnols.

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Il est certain que la démarche du général français

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