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des droits de la cité, qui avaient été jusqu'alors le privilége de quelques-uns. Le suffrage universel, qui apparaît de loin en loin dans les annales de l'histoire, ne s'est jamais vu dans une nation aussi nombreuse; et les conséquences qu'il doit porter sont à peu près aussi incalculables que les forces même de l'esprit humain. Les sociétés antiques avaient à guérir dans leur sein l'esclavage; et la liberté, pour elles, était l'exception. Au moyen âge, les serfs formaient la plus grande partie du corps social. Aujourd'hui même les hommes libres jouissant de droits politiques, sont la minorité dans la plupart des États européens. En France, il n'y a plus que des citoyens, et ce titre peut être pour tous aussi réel qu'il est beau. Les distinctions politiques, sources de tant de haines sociales, bien qu'elles aient pu être longtemps la condition de l'ordre, ont disparu parmi nous; elles sont tombées sous la réprobation de la raison avant de tomber sous le coup des lois; et notre sainte devise n'est point un mensonge. La liberté, l'égalité, la fraternité n'ont fait chez aucun peuple de plus sincères et de plus solides progrès. C'est beaucoup pour la France de n'avoir plus à combattre que l'ignorance et la misère. Ce sont deux ennemis qu'il est plus

facile de vaincre, tout redoutables qu'ils sont, que les préjugés et les passions des hommes.

Ainsi la France par son passé, et surtout par son présent, provoquera sans nul doute quelque grand monument de science politique qui lui fera autant d'honneur qu'il fera de bien à l'humanité. Les essais même de toute sorte tentés de nos jours, ne doivent point nous faire désespérer d'un meilleur succès. La plupart, on doit l'avouer, ont été ou insensés ou dangereux; ceux qui ont fait le plus de bruit ont été les plus informes et les plus funestes. Mais pour qui connaît les vraies conditions de la science, ce sont là des jeux d'imagination; ce ne sont point des œuvres sérieuses. Il a manqué à tous ces prétendus réformateurs, si orgueilleux et parfois si ridicules, deux qualités sans lesquelles on ne peut rien dans cette difficile carrière une conscience éclairée et de suffisantes études. Ils ont pour la plupart outragé la nature humaine parce qu'ils ne se sont pas donné la peine de l'observer. Ils ont voulu refaire la société de fond en comble, parce qu'ils ne savaient pas tout ce qu'elle renferme d'excellent. Mais ces théories, tout indigestes et déraisonnables qu'elles sont, témoignent d'une louable ardeur qu'excite encore la proximité

même du but qu'on prétend atteindre. Le jour n'est pas loin parmi nous où tous les hommes seront libres, non pas seulement par les droits qui leur sont garantis, mais encore par les lumières et par le bien-être. Encore un pas, et nous touchons à cette terre promise; les troubles civils, quelque déplorables qu'ils soient, ne nous la raviront pas; et le siècle qui suivra le nôtre ne se passera pas sans que notre heureuse nation n'y entre et ne s'y repose.

Mais il faut prendre garde d'imiter les novateurs que l'on critique, et de faire des prédictions qui ne seraient peut-être pas plus justes que les leurs. Au lieu de prophétiser au nom de la science ce qui sera dans un temps plus ou moins éloigné, il vaut mieux, sous sa sévère discipline, étudier ce qui est, et demander à la psychologie et à l'histoire bien comprises les résultats utiles et durables que seules elles peuvent nous donner. La science est plus belle encore que l'espérance.

10 août 1848.

APPENDICE.

DE L'ORDRE DES LIVRES DE LA POLITIQUE D'ARISTOTE.

L'ordre actuel des huit livres de la Politique d'Aristote est-il régulier?

Et s'il ne l'est pas, quel autre ordre conviendrait-il de lui substituer?

Il est à peine nécessaire de faire remarquer l'importance de cette recherche. Les questions d'ordre et d'arrangement, dans les ouvrages que le passé nous a légués, sont les plus graves sans contredit que la philologie puisse soulever, parce qu'elles tendent à modifier les textes d'une manière beaucoup plus étendue et beaucoup plus complète que toutes les autres du même genre. Selon qu'elles sont bien ou mal résolues, elles peuvent rétablir on bouleverser la logique d'une pensée; elles peuvent refaire ou détruire un système d'idées tout entier.

Pour mieux comprendre la discussion qui va suivre, il convient de se rappeler exactement le sujet des huit livres de la Politique, en observant l'ordre dans lequel ils sont donnés habituellement.

Dans le premier, l'auteur examine et décrit les éléments constitutifs de l'État : les individus et les choses. C'est là que se trouve cette théorie de l'esclavage naturel, la seule que l'antiquité nous ait laissée sur ce grave sujet ; et cette autre théorie de l'acquisition et de la richesse, qui est un des premiers essais d'économie politique que la science puisse citer.

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