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définie, consistait à réduire par le carbone l'oxyde de fer que la nature nous offre, d'ailleurs, en fort petites quantités; la méthode nouvelle, la méthode à deux temps, consiste à décarburer par l'oxygène un carbure de fer, la fonte, créée par le technicien. Le premier temps, c'est d'obtenir, grâce à une soufflerie mécanique puissante, dans le fourneau plus tard agrandi en haut fourneau, la température appropriée à la production de cet alliage fusible qu'est la fonte ou, comme on la dénommera bientôt, la gueuse. Le second temps, c'est de décarburer ou d'affiner la fonte au bas foyer, en brûlant l'excès de carbone, soit par l'oxygène qu'amène une soufflerie, soit par la présence de riblons moins riches en carbone, ou de scories suroxydées, ou de minerais riches en fer: si l'on pousse jusqu'au bout l'affinage, on a le fer, à peu près exempt de carbone; si on l'arrête en cours d'opération, on conserve la teneur en carbone qui correspond à l'acier. Ce procédé théoriquement très simple, inverse du procédé en usage jusqu'alors, est celui d'où est issue la métallurgie moderne : les proportions se sont agrandies, la technique est demeurée la même. Si les maîtres de forges cartusiens revenaient parmi nous aujourd'hui, eux dont les hauts fourneaux, à leur époque de plus grande prospérité, produisaient quarante quintaux de gueuse par jour, ils admireraient certes les dimensions de nos usines métallurgiques et leur puissance de production formidable, mais notre technique ne les surprendrait point, et elle leur apprendrait au demeurant peu de chose; ils n'auraient qu'à regarder la coulée pour reconnaître qu'on n'a rien changé d'essentiel aux procédés en usage chez eux depuis le xn siècle.

On comprit de bonne heure, au surplus, les avantages décisifs de la

grande invention, et les pouvoirs de développement qu'elle portait en elle. Tandis que les anciennes méthodes ne permettaient d'utiliser que de rares chapeaux à l'affleurement des filons, tous les minerais pouvaient être traités par les procédés nouveaux : il avait suffi, pour en tirer parti, d'y incorporer du carbone; et c'est en cela précisément que résidait l'invention géniale. D'autre part, l'alliage nouveau, la fonte, avait l'avantage de fondre à une température relativement basse, de couler en ruisseau de feu au lieu de donner le fer mou du massot, et ainsi de se mouler exactement à tous les besoins de l'industrie. Enfin, l'affinage de la fonte permettait d'obtenir désormais dans une seule et même opération l'acier ou le fer avec toutes leurs variétés, et cela en bien plus grandes quantités que jadis : d'où la possibilité d'atteindre une bien plus grosse production, ainsi que l'ont démontré tous les développements ultérieurs de la métallurgie.

Nul ne saura jamais à quelle intuition divinatrice ou à quelle géniale utilisation d'un heureux hasard est due l'idée première d'où est sortie la métallurgie moderne. Mais, en notant les conditions qui étaient requises pour que l'idée prit corps, peut-être serons-nous mis sur la voie de la découverte.

En effet, ainsi que l'observe M. BOUCHAYER, pour réaliser la haute température qui est nécessaire à la combinaison massive du carbone et du fer, et par conséquent à la production de la fonte, le tirage naturel, ou celui qui peut être obtenu par la main de l'homme, est insuffisant : il faut la puissance de l'engin mécanique accolé au fourneau. Or les Chartreux, qui, grâce à leurs vastes forêts admirablement aménagées et exploitées, possédaient d'immenses ressources en

combustible, trouvaient aussi, dans les cours d'eau de leurs montagnes, une source inépuisable d'énergie ou de puissance motrice, capable d'actionner tous leurs artifices, y compris, et en premier lieu, le four à fondre la mine. De fait, dès le x1° siècle, nous voyons surgir partout, sur le torrent, le fourneau à fondre le fer : première et géniale application de la houille blanche à l'industrie métallurgique, par laquelle les Chartreux devançaient de sept siècles une autre mémorable découverte! Mais ce n'est pas tout. Pour arrêter en son milieu l'opération d'affinage ou de décarburation de la fonte qui doit donner l'acier, des conditions très particulières et assez mystérieuses sont requises: l'artisan du xìï° siècle ne pouvait y réussir que si la fonte possédait certains éléments naturels propres à réduire cet oxyde de fer intermoléculaire dont la présence suffit à désagréger le fer, à en altérer les qualités et à le rendre rouverin. Or, en raison de leur teneur en manganèse, les minerais du massif d'Allevard, en plein cœur duquel se trouvaient de grandes forges cartusiennes, remplissaient précisément ces conditions, car la présence du manganèse, désoxydant naturel très énergique, permettait à l'acier de se souder à lui-même en ses éléments et, après cela, d'être forgé. Ainsi, aux lieux qu'avait élus saint Bruno pour sa méditation, se trouvaient réunis, par une conjonction miraculeuse, tous les éléments de la grande découverte industrielle : il n'y manquait que le génie de l'homme pour en pressentir les rapports et l'utilisation possible, pour s'en emparer, pour les rapprocher, et pour en faire jaillir l'idée.

Ce fut, selon toute vraisemblance, l'œuvre des Chartreux. Une accumulation de probabilités convergentes, un accord surprenant de

faits et de circonstances, qu'a parfaitement signalés l'auteur, nous amènent à leur attribuer, avec une quasi-certitude, la paternité de la grande invention. Ce n'est pas au Tyrol, ni en Flandre, ni en Angleterre, comme on l'a cru parfois, qu'est née la fonte de fer : c'est au voisinage de la Chartreuse que nous en trouvons les premiers témoins et que nous en devons chercher, jusqu'à plus ample informé, l'origine. Bien plus, et cet argument donne une singulière force probante aux conclusions de l'auteur, nous en saisissons le pourquoi, nous discernons les raisons de cette origine.

Les raisons matérielles, nous les avons dites. Mais elles ne sont pas les seules. Il en est d'autres, moins visibles, plus mystérieuses, mais d'une portée plus haute et, sans doute, d'une plus complète efficacité, qui s'ajoutent aux premières, ou, pour parler comme Platon, qui leur donnent l'être en en tirant parti. M. BOUCHAYER nous les a indiquées d'un mot, dont la justesse et la pénétration font honneur au discernement et à la hauteur de vues du technicien : Là où la vie contemplative régnait en maîtresse, écrit-il, nous verrons éclore et fleurir une technique industrielle dont la prospérité ne faillira jamais. Elle survivra aux guerres et aux révolutions. Surprenante leçon qui, malgré l'abandon momentané du désert, est encore devant nous, et d'où se dégage ce fait, que la vertu spirituelle peut se trouver à la base même des entreprises humaines les plus durables.

Voilà ce que dit l'historien qui, suivant le conseil de Montaigne, s'en tient aux faits, et n'y apporte que le soin et la diligence, laissant au lecteur de bonne foi le jugement entier pour la connaissance de la vérité. Mais le philosophe qui s'appuie sur les faits pour les dépas

ser,

qui sait, avec Pascal, que l'expérience ne peut être comprise qu'à condition d'être dépassée, est tenté de se demander s'il ne faut pas aller plus loin, et si la vertu spirituelle que nous découvrons au principe de cette grande entreprise ne doit pas animer aussi toute œuvre humaine qui veut être durable. Suivons-en les effets ici: ils parlent haut et clair.

Il n'est pas douteux, d'abord, que l'idée mère de la découverte cartusienne ait été la charité, l'amour de Dieu et des hommes. Si, dès le premier tiers du xu siècle, le prieur Guigues donne une impulsion décisive à la métallurgie cartusienne, c'est afin de forger du fer à l'usage des Templiers, et des croisés que saint Bernard va envoyer à la reconquête du Tombeau du Christ et à la conversion des infidèles: aussi ne sommes-nous pas surpris de voir saint Bernard venir en Chartreuse dès 1126, et les chevaliers du Temple s'installer autour de toutes les forges cartusiennes; ainsi comprenons-nous le soin jaloux que, dès cette époque, les Chartreux portaient à leurs mines, à leurs fourneaux et à leurs martinets, d'où sortait le fer qui devait servir à préparer ici-bas l'avènement du royaume de Dieu. Si, de Dieu. Si, un peu plus tard, nous les voyons intensifier le travail du fer et chercher de nouvelles formules métallurgiques, c'est qu'ils désiraient augmenter leurs revenus fixes, sans contrevenir aux statuts et à l'esprit de l'ordre et sans acquérir hors des limites prescrites, en vue de faire face aux charges toujours croissantes, de continuer à se suffire et à répandre leurs bienfaits autour d'eux : l'industrie, rude fille de la terre, vient au secours de sa mère défaillante; l'humble cloutier matésin penché sur la forge qu'attise la petite roue d'écureuil soutient le moisson

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