Page images
PDF
EPUB

armes, que, peut être, dans ce cas, Bokhara chercherait une occasion d'acquérir des districts, trop faibles en eux-mêmes pour résister à l'Etat Afghan, et qu'ainsi la paix de l'Asie Centrale serait troublée, et une occasion donnée pour soulever entre la Grande-Bretagne et la Russie des questions qu'à tous égards, il est si désirable d'éviter, et qui, le Gouvernement de Sa Majesté en est convaincu, déplairaient autant au Gouvernement Impérial qu'à lui-même.

Le Gouvernement de Sa Majesté espère donc que le Gouvernement Impérial, après examen impartial de ces considérations, donnera son acquiescement à la reconnaissance qu'il a faite des droits de Shere-Ali, tels que les expose ma dépêche d'octobre, et en ce faisant, mettra fin aux calculs insensés propres à troubler les esprits des races asiatiques qui, voyant un désaccord marqué entre l'Angleterre et la Russie, bâtiraient là-dessus des espérances d'agrandissement pour elles-mêmes.

Le Gouvernement de Sa Majesté se félicite de la perspective d'un arrangement définitif entre les deux Gouvernements sur cette question des frontières de l'Afghanistan, dont les détails ont été en discussion pendant si longtemps.

Votre Excellence lira et donnera copie de cette dépêche au Prince Gortchacow. GRANVILLE.

No 4.

Le Prince Gortchacow au Comte Brunow.

St-Pétersbourg, le 19/31 janvier 1873. Lord Augustus Loftus m'a communiqué la réponse du Principal Secrétaire d'Etat de Sa Majesté Britannique à notre dépêche du 19 décembre sur l'Asie Centrale. Nous voyons, avec satisfaction, que le Cabinet anglais continue de suivre, dans ces régions, le même objet que nous, à savoir: assurer la paix et la tranquillité autant que possible.

La divergence existant entre nos vues aurait trait aux frontières assignées aux Etats de Shir-Ali. Le Cabinet britannique y comprend Badakchan et Wakhan, qui, suivant nous, jouissaient d'une certaine indépendance.

Considérant la difficulté d'établir les faits en tous leurs détails dans ces régions éloignées, et tenant compte des facilités plus grandes que possède le Gouvernement britannique pour recueillir des données précises, et surtout de notre désir de ne pas donner à cette question de détail plus d'importance qu'elle n'en doit avoir, nous ne refusons pas d'accepter la ligne frontière proposée par l'Angleterre.

Nous sommes d'autant plus portés à cet acte de courtoisie que le Gouvernement anglais s'engage à user de toute son influence auprès de Shir-Ali, afin de l'amener à conserver une attitude pacifique et à insister auprès de lui pour qu'il renonce à toutes mesures d'agression ou de conquête ultérieure. Cette influence ne saurait être contestée, Elle n'est pas basée seulement sur l'ascendant matériel et moral de l'Angleterre, mais encore sur les subsides que reçoit d'elle Shir-Ali. Dès lors, nous voyons dans cette assurance une garantie réelle du maintien de la paix.

Votre Excellence aura la bonté de faire la présente déclaration au principal Secrétaire d'Etat de Sa Majesté Britannique et de lui donner copie de cette dépêche. Nous sommes convaincus que Lord Granville y trouvera une nouvelle preuve de la valeur qu'attache Notre Auguste Maître au

maintien et à la consolidation des relations les plus amicales avec le Gouvernement de Sa Majesté la Reine Victoria.

Agréez, etc.

GORTCHACOW.

DOCUMENTS RELATIFS AUX NÉGOCIATIONS DE 1883-1885.

No 1. Mémoire remis par le Ministère Impérial des Affaires Etrangères à l'Ambassadeur d'Angleterre en date du 19 décembre 1883

A la fin du mois d'août dernier, le Cabinet Impérial de Russie a été informé par un télégramme de Taschkent que, d'après des bruits parvenus dans cette ville, le Khanat de Schougnan aurait été subitement envahi par les Afghans et que le chef héréditaire de Schougnan, Shah-Youssouf-Ali-Khan, ayant pris la fuite, était venu chercher un refuge dans le district de Marguelan.

Peu après un second télégramme de Taschkent apporta la nouvelle que Schah-Youssouf-Ali-Khan, ayant voulu rentrer dans son pays, aurait été arrêté par les Afghans et envoyé comme prisonnier à Caboul.

Ces informations furent suivies de près par des plaintes de l'Emir de Boukhara, qui, se croyant lésé dans ses intérêts par les entreprises militaires des Afghans, se voyait dans la nécessité de réclamer l'intervention des autorités russes du Turkestan pour le rétablissement du statu quo ante.

Avant de prendre une décision quelconque à cet égard, le Gouvernement Impérial crut devoir inviter le Lieutenant-Général Tcherniaïew, qui se trouvait à cette époque à St-Pétersbourg, à recueillir, dès son retour à Taschkent, des informations plus précises sur les événements dont la principauté de Schougnan aurait été le théâtre.

Les rapports du Général Tcherniaïew viennent de confirmer l'exactitude des renseignements ci-dessus exposés. Il en résulte que les possessions de Schah-Youssouf-Khan ont en effet été envahies par un corps afghan venu du Badakhschan dont le chef a en outre envoyé à Schougnan un lieutenant chargé d'administrer cette principauté en son nom, et que les changements qui en sont résultés sur la froutière sud du Boukhara sont de nature à menacer la sécurité des Etats de l'Emir Mouzaffar-Eddin. Le Gouverneur Général du Turkestan ajoute à ce qui précède que les autorités de Badakhchan auraient pris depuis quelque temps une attitude menaçante à l'égard du Boukhara, que des barques armées afghanes circuleraient à l'heure qu'il est sur l'Amcu-Daria, qu'un corps de cavalerie afghan aurait été réuni sur la rive gauche du fleuve, et que des cavaliers auraient mème à plus d'une reprise franchi l'Amou-Daria. Le Général Tcherniaïew est d'avis que cet état de choses ne saurait tarder à provoquer des complications regrettables dans ces parages, et il en conclut à la nécessité d'inviter le Khan de Badakhschan à faire retirer ses troupes de Schougnan et à couper court aux démonstrations hostiles dont le Khanat de Boukhara est l'objectif.

Le Cabinet Impérial se voit daus l'impossibilité de méconnaitre la justesse de ces appréciations.

La principauté de Schougnan et de Roschan, qui est limitrophe non seulement du Boukhara, mais aussi de la province russe de Fergana, a de tout temps joui d'une existence indépendante et, bien qu'elle n'ait pu échapper aux conséquences des révolutions dont cette partie de l'Asie Centrale a été

autrefois le théâtre, elle n'a pas cessé d'être administrée par des chefs indigènes. Elle ne figure pas non plus au nombre des provinces qui, conformément à l'arrangement intervenu en 1873 entre la Russie et l'Angleterre, sont reconnues comme faisant partie des Etats de l'Emir de l'Afghanistan, et cette circonstance prouve mieux que tout le reste que l'envahissement de Schougnan par le Khan de Badakhschan constitue un acte arbitraire en contradiction flagrante avec les termes de l'arrangement en question et qui pourrait devenir le point de départ de malentendus et de complications entre le Boukhara et l'Afghanistan.

Animé du désir de prévenir ces complications, le Cabinet Impérial est fermement persuadé que, de son côté, la Grande-Bretagne ne saurait rester indifférente en présence de faits qui tendent à miner les bases de l'arrangement qui s'est établi en 1873 entre les deux Etats et qui a le plus contribué au maintien, durant une période de dix ans, de la tranquillité dans cette partie de l'Asie Centrale. Dans cet état de cause, le Cabinet Impérial se plaît à espérer que, conformément aux termes de l'arrangement en question, le Gouvernement de Sa Majesté la Reine s'empressera d'user de toute son influence sur l'Emir de Caboul afin de l'engager à faire retirer le plus tôt possible de Schougnan et de Roschan le lieutenant et la garnison afghans qui s'y trouvent actuellement et à renoncer à tout jamais à toute ingérence dans les affaires de la susdite principauté.

No 2.

Sir Edward Thornton au Secrétaire d'Etat de Giers. St-Pétersbourg,. le 29 Février (12 Mars) 1884. J'ai eu l'honneur, le 3/13 Février, de faire savoir au Comte Granville que Votre Excellence m'avait informé de la résolution de Sa Majesté Impériale d'accepter la soumission des Turcomans de Merv, et d'envoyer à Merv un officier russe, afin d'administrer le Gouvernement de cette région et d'y établir l'ordre; que l'officier en question serait peut-être accompagné d'une petite escorte. probablement d'indigènes, mais que le Gouvernement Russe espérait qu'il ne serait pas nécessaire, maintenant tout au moins, d'envoyer dans cette direction des troupes russes.

Une note analogue parue dans les journaux Anglais a grandement occupé l'esprit public en Angleterre, et a été l'occasion d'un débat qui a eu lieu le

22 courant à la Chambre des Communes.

Les vues du Gouvernement actuel de Sa Majesté et celles du Gouvernement précédent au sujet de l'extension de la souveraineté russe sur Merv, sont si bien connues du Gouvernement Impérial qu'il est à peine nécessaire de les répéter ici. Il peut être utile cependant de faire une récapitulation des communications qui ont passé entre les Gouvernements de Russie et d'Angleterre sur ce sujet, depuis que la conclusion du traité avec Khiva en 1873 a appelé l'attention sur la possibilité d'une avance éventuelle de la Russie sur Merv.

Le 7 Janvier 1874, Lord Granville adressa une dépêche à Lord A. Loftus, exprimant les vues du Gouvernement de Sa Majesté sur les procédés des Russes en Asie Centrale. Son Excellence disait que les appréhensions de l'Emir avaient été surtout éveillées par les bruits qui prêtaient à la Russie l'intention d'envoyer une expédition pour prendre Merv, et pour subjuguer les tribus Turcomanes dans ces régions. Des bruits de cette expédition

étaient arrivés au Gouvernement de Sa Majesté, et quoiqu'ils pussent être démentis et contredits par le Gouvernement de St-Pétersbourg, ce serait peu sage, en face des événements antérieurs, de ne pas envisager la possibilité que des considérations de défense personnelle, ou la nécessité de punir des actes de pillage et d'hostilité, donnassent éventuellement occasion de faire une telle expédition. L'Emir, craignant que le résultat ne fût de pousser les Turcomans à prendre refuge dans le voisinage d'Hérat, ce qui amènerait pour lui une collision avec les autorités russes, avait demandé conseil au Gouvernement de l'Inde. Le vice-roi s'était efforcé de le rassurer quant à la sécurité de ses territoires. Mais le Gouvernement de Sa Majesté pensa qu'il valait mieux porter les craintes de l'Emir à la connaissance du Gouvernement Russe, et exprimer son ardent espoir que la question d'une expédition ultérieure contre les Turcomans pût ètre soigneusement considérée, ainsi que les résultats dont l'Emir craignait que cette expédition pût

être suivie.

La réponse du Prince Gortchakow sur ce point, contenue dans une dépêche du 21 Janvier au Comte Brunnow, fut la suivante:

«En ce qui concerne le danger éventuel que nous signale Lord Granville, et sur lequel Shere- Ali paraît avoir déjà attiré l'attention du Gouvernement de l'Inde, savoir, que des tribus nomades de Turcomans repoussées par nos troupes retournent demander aide ou refuge sur le territoire d'Hérat, et amènent un conflit entre l'Afghanistan et nous, j'ai dit à Lord A. Loftus que nous n'avions pas l'intention d'entreprendre une expédition contre les Turcomans; qu'il dépendait entièrement d'eux de vivre en bons termes avec nous, et même de tirer profit de notre proximité et des débouchés que nous nous efforçons de faire pour un commerce paisible; mais si ces tribus turbulentes devaient nous attaquer ou nous piller, nous serions obligés de les punir. Ceci est une nécessité que le Gouvernement de Sa Majesté connait par sa propre expérience, et qu'aucun Gouvernement en contact avec des populations sauvages ne peut éviter. En tous les cas nous sommes les premiers à vouloir que cette punition, si elle devient nécessaire, soit infligée aussi près que possible de notre propre frontière.

« Lord A. Loftus avait reçu les mêmes assurances de la bouche de notre Auguste maître, et les a sans doute rapportées à son Gouvernement.

« J'ai ajouté que, quoique l'éventualité indiquée par Shere-Ali ne soit guère probable, I Emir de Caboul peut aider à enlever sa possibilité même, en faisant comprendre clairement aux Turcomans auparavant que si par des actes de déprédation contre nous, ils provoquent des mesures de rigueur, ils ne pourront compter sur aucune aide ni protection de sa part. ■

Un changement de gouvernement eut lieu en Angleterre au mois de février 1874, et le 13 avril de cette même année le comte Brunow communiquait à lord Derby une lettre du prince Gortchakow lui annonçant que les ordres donnés par l'Empereur qu'aucune expédition ne fût entreprise contre les Téké-Turcomans, c'est-à-dire dans la direction de Merv, avaient été donnés dans des termes si péremptoires qu'aucune ambition locale n'oserait prendre la liberté de les transgresser.

Le 12 mars 1875, le comte Schouvalow, qui demanda s'il y avait de la part de l'Angleterre aucune disposition d'avancer plus loin dans la direction des possessions russes, fut informé par lord Derby que le seul cas où il pourrait concevoir une telle marche en avant serait celui d'un mouvement russe tendant à l'occupation de Merv; il rappela à Son Excellence la

grande importance qu'attachait à cette place le gouvernement indien, et le danger qui menacerait les bonnes relations si l'on y touchait.

Le 11 mai, le comte Schouvalow communiqua une note du prince Gortchakow, datée du 5 avril, laquelle contenait une assurance positive que l'Empereur n'avait aucune intention d'étendre les frontières de la Russie, telles qu'elles existaient à ce moment dans l'Asie centrale, ni du côté de Bokhara, ni du côté de Krasnowodsk et de l'Atrek.

Cette note cependant était accompagnée d'un mémoire récapitulant la correspondance échangée à ce sujet avec le Gouvernement de Sa Majesté, expliquant les marches en avant successives des Russes, et réclamant liberté d'action complète sur le territoire situé entre les frontières de la Russie et l'Afghanistan.

Dans un mémorandum en réponse envoyé au Chargé d'affaires de Sa Majesté à Saint-Pétersbourg, le 25 octobre, lord Derby déclara que le Gouvernement de Sa Majesté acceptait pleinement les assurances du Cabinet impérial quant à l'extension des frontières sud du territoire russe, mais il admettait également la force des arguments qui avaient été mis en avant pour expliquer les annexions répétées qui en dépit de ces assurances avaient eu lieu.

Quelque sincère donc que fût le désir du gouvernement russe d'éviter à l'avenir l'extension de responsabilités territoriales, le gouvernement de Sa Majesté ne pouvait considérer la ligne de frontière russe comme fixéc et inébranlable. Le retour de causes semblables pourrait amener des résultats semblables, et le gouvernement de Sa Majesté ne pourrait voir avec indifférence et comme chose qui ne le concerne point l'absorption et l'occupation ultérieures par la Russie des régions qui séparaient encore l'Afghanistan du territoire russe. Considérant le maintien de l'intégrité de l'Afghanistan comme un objet de la plus haute importance, il lui faut se réserver la plus complète liberté d'action pour toutes les occasions futures, et pour prendre telle mesure qu'il jugerait nécessaire pour le garantir. Il ne peut pas ne pas se rendre compte qu'un évènement tel que l'occupation. de Merv, qui mettrait la ligne du territoire russe en contact direct avec le territoire afghan, éveillerait au plus haut degré les susceptibilités de l'Emir et pourrait l'engager à faire cause commune pour la défense avec les tribus turcomanes de ses frontières. Cela pourrait amener des complications qui produiraient peut-être précisément le résultat que les deux gouvernements désiraient éviter, c'est-à-dire le contact des deux puissances dans l'Asie centrale. Le mémorandum exprimait, en concluant, la satisfaction avec laquelle le gouvernement de Sa Majesté avait reçu les assurances du prince Gortchakow relatives à cette conviction de l'Empereur que l'extension du territoire russe dans la direction des frontières afghanes était contraire aux intérêts russes, et que des ordres formels avaient été donnés pour que toute action future dans ces régions fût strictement bornée à la défense des limites existantes et à la protection de la propriété et du commerce contre le pillage et le brigandage.

Le gouvernement russe répondit officiellement à ce mémorandum par une dépêche au comte Schouvalow, le 3 février 1876 (vieux style), laquelle sans entrer dans des détails réitéra la déclaration que l'Afghanistan était au-delà de la sphère d'action russe, et fit observer que les deux Cabinets, tout en conservant leur entière liberté d'action, devaient être guidés par un désir mutuel de respecter leurs intérêts et besoins respectifs, en évitant,

« PreviousContinue »