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entre les deux puissances, d'essayer d'élucider leur position réciproque en Asie Centrale.

Les négociations ouvertes à cet effet au commencement de l'année 1869, et qui furent empreintes d'un caractère parfaitement amical, amenèrent les deux gouvernements à la conviction qu'en vue du maintien de leurs bons rapports il était désirable d'éviter un contact immédiat de leurs possessions respectives en Asie Centrale, et que ce but ne pouvait être mieux atteint qu'en établissant entre celles-ci un territoire neutre dont l'inviolabilité fut également obligatoire pour les deux puissances. L'initiative de cette proposition appartenait au cabinet anglais. En y donnant son adhésion, let gouvernement Impérial se déclara disposé à reconnaître l'Afghanistan. comme pouvant former le territoire neutre en question, et il prit l'engagement de respecter l'indépendance de ce pays eu s'abstenant de toute ingérence dans ses affaires intérieures.

Cette déclaration de satisfit pourtant pas le cabinet de Londres. Ayant pris l'avis du vice-roi des Indes, il arriva à la conclusion que l'Afghanistan, dont l'étendue territoriale se trouvait, selon nous, renfermée dans les limites des khanats de Hérat, de Caboul et de Candahar, ne pouvait répondre aux conditions d'un territoire neutre, et que, pour atteindre le but proposé, il était indispensable de reculer de beaucoup vers le nord les limites de cette zone de neutralité.

De notre côté nous jugeâmes impossible d'acquiescer aux nouvelles propositions anglaises, et la question du territoire neutre resta ainsi sans solu

tion.

Les négociations interrompues furent toutefois renouées au mois d'octobre de la même année par l'arrivée à Saint-Pétersbourg d'un membre de l'administration des Indes, M. Douglas Forsyth, que le vice-roi, lord Mayo, avait autorisé à entrer avec le cabinet Impérial dans un échange d'idées sur les questions intéressant les deux puissances en Asie Centrale.

Les pourparlers avec M. Forsyth firent ressortir que les extensions territoriales de la Russie, comme celles de l'Angleterre, avaient généralement été amenées par la force des choses; que les frontières respectives des deux Etats ne pouvaient dès lors être considérées comme immuables; qu'aucune convention stipulant l'interdiction absolue de toute extension de territoire ne pouvait, par là même, avoir de valeur pratique, et que, pour arriver en Asie Centrale à un régime de quelque stabilité, il fallait se borner à rechercher les principes généraux de la situation.

Conformément à ces conclusions, il fut convenu entre notre ministère des affaires étrangères et M. Forsyth:

1° Que les territoires se trouvant en la possession effective de l'Emir Shir-Ali-Khan devaient être considérés comme formant les limites de l'Afghanistan ;

20 Que l'Emir afghan ne chercherait pas à étendre au-delà de ces limites son ingérence et son ascendant, et que le gouvernement anglais emploierait ses efforts pour le détourner de toute entreprise agressive;

3 Et que de son côté, le gouvernement russe userait de toute son influence pour prévenir la violation du territoire afghan par l'Emir de Bouk hara.

Ces conditions obtinrent l'assentiment du cabinet de Londres, ainsi que du vice-roi des Indes. Pour écarter tout malentendu dans l'application des 2 SÉRIE, T. XXIII (85)

ARCH. DIPL 1887.

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principes qui précèdent, il restait à définir l'étendue des possessions de I'Emir Shir-Ali-Khau.

Le cabinet Impérial déféra au gouverneur-général du Turkestan, l'aide de camp général Kaufmann, la mission de recueillir à cet effet les informations nécessaires. La complexité de cette tâche ayant entrainé des recherches prolongées, le gouvernement anglais prit le parti de ne pas en attendre le résultat pour communiquer au cabinet Impérial, par l'organe de son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, sa manière de voir au sujet des limites des possessions de l'Emir afghan. Ces vues furent exposées dans une dépėche de lord Granville à lord Loftus, du 17 octobre 1872, aux termes de laquelle le pouvoir de l'Emir s'étendrait sur les territoires suivants :

1o Le Badakschan avec le district de Wakhan, qui en relève, à partir du Sarikoul à l'est jusqu'au confluent du Kokicha et de l'Oxus (1) (Pendjah), celui-ci formant la limite septentrionale de la dite province afghane sur toute son étendue.

2o Le Turkestan afghan, renfermant les districts de Koundouz, Khoulm et Balkh et borné au nord par le cours de l'Oxus à partir de sa jonction avec la rivière Kokteha jusqu'au poste de Khodja-Saleh, inclusivement, sur la route qui conduit de Boukhara à Balkh. En aval de ce point, l'Emir afghan n'avait plus de droits à élever sur la rive gauche de l'Oxus.

3o Les districts intérieurs d'Aktcha, Seripoul, Meïméneh, Schibergan et Andkhof, dont le dernier forme la limite extrême des possessions afghanes au nord-ouest, le désert qui se trouve au-delà appartenant aux tribus turcomanes indépendantes.

Quant à la frontière occidentale de l'Afghanistan entre les dépendances de Hérat et la province persane de Khorassan, le cabinet britannique la considérait comme trop connue pour avoir besoin d'être déterminée.

Ces données différaient sur plusieurs points de celles fournies presque simultanément par l'aide de camp général Kaufmann, ainsi que de ses conclusions, d'après lesquelles, entre autres, l'Emir afghan n'avait aucun droit de comprendre le Badakschan et le Wakhan parmi ses possessions. Notre amba-sadeur à Londres fut chargé de signaler ces divergences à T'attention du gouvernement anglais; mais, bientôt après, à la suite de nouvelles représentations de la part de ce dernier et pour accélérer l'établissement durable de l'ordre et dè la tranquilité en Asie Centrale, nous primes la résolution d'accepter le tracé des frontières de l'Afghanistan, proposé par lord Granville. Ainsi qu'il résulte d'une dépêche du chancelier de l'Empire au comte de Brunow du 19 (31) janvier 1873, cette décision était dictée par les considérations suivantes : les facilités relatives dont le gouvernement anglais disposait pour recueillir des données exactes sur les contrées lointaines en question; notre désir de ne pas exagérer l'importance de cette question de détail, et de donner en même temps au cabinet britannique un témoignage de notre bon vouloir; enfin l'engagement pris par ce cabinet de contenir toute velléité d'agression ou de conquète de la part de l'Emir afghan.

L'arrangement ainsi intervenu entre les deux puissances ne laissa pas. au demeurant, d'exercer sur la situation en Asie Centrale un effet salutaire. Grâce à cet accord, il se passa dix ans sans qu'aucun prétexte de malentendus surgit entre le Boukhara et l'Afghanistan.

(1) Ancien nom de l'Amou-Daria.

Ce n'est qu'en 1883 qu'on vit naître les premières complications sur la frontière boukharo-afghane. S'étant pris de querelle avec le gouverneur héréditaire du Schougnan et du Roschan, Schah-Youssouf-Ali-Khan, le khan du Badakschan, envahit les possessious de ce dernier, et l'expédia luimême comme prisonnier à Caboul.

Schougnan et Roschan ne se trouvaient pas au nombre des territoires soumis à l'autorité de l'Emir de l'Afghanistan en vertu de l'entente anglorusse de 1872-1873; aussi le cabinet Impérial se vit-il forcé de recourir au gouvernement britannique pour le prier d'exercer son influence sur l'Emir en vue du rappel du gouverneur désigné par le khan de Badakschan pour les deux provinces en question, ainsi que de la garnison afghane qui y avait été laissée à la disposition de ce fonctionnaire (1).

L'ambassadeur d'Angleterre fut chargé par lord Granville de répondre à ces représentations que l'Emir afghan considérait Schougnan et Roschan comme faisant partie du Badakschan qui se trouve sous sa dépendance; que le gouvernement des Indes n'avait pas en sa possession de données suffisantes pour émettre une opinion décisive en cette matière; mais que le gouvernement britannique était, pour sa part, tout disposé à aborder conjointement avec le cabinet Impérial l'étude de la question soulevée par celui-ci, et à confier les investigations locales à une commission composée des délégués de l'Angleterre, de la Russie et de l'Afghanistan (2).

A la suite de cette proposition, notre cabinet crut devoir demander des informations préalables au gouverneur général du Turkestan; mais, entretemps, dans sa réponse à l'ambassadeur d'Angleterre, il prit soin d'établir que, dans sa pensée, la tâche assignée à la commission devait être, non pas l'examen des prétentions de l'Emir sur Schougnan et Roschan, prétentions qui s'écartaient notoirement des termes de l'entente de 1872-1873, mais la fixation sur les lieux de la ligne de démarcation convenue entre les deux puissances et l'étude des modifications partielles qui pourraient y être introduites en vue de leurs intérêts respectifs. Le cabinet Impérial était également d'avis que le rétablissement du status quo ante, c'est-à-dire le rappel des fonctionnaires et de la garnison afghane établis à Schougnan et à Roschan, devait précéder l'envoi de la commission sur les lieux.

Tout en se rangeant à la manière de voir du gouvernement russe par rapport au principe qui devait guider la commission dans son œuvre de délimitation, le cabinet de Londres objecta, en réponse au dernier point de nos observations, qu'à défaut d'investigations locales il se voyait dans l'impossibilité de se prononcer sur la question de savoir s'il y avait eu violation du status quo ante quant à la juridiction afghane sur les territoires précités (3).

Les négociations entamées entre les deux puissances par suite de l'annexion de Merv à la Russie eurent pour effet d'arrêter l'échange ultérieur d'explications relatives au rétablissement de l'ordre légal sur la frontière boukharo-afghane.

(1) V. les documents relatifs aux négociations de 1883-1885, document ao 1. (2) V. document n° 10.

(3) V. document no 20.

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Conquête du pays d'Akhal-Téké et négociations entre la Russie et l'Angleterre

en 1882.

La nécessité de garantir l'ordre et la sécurité dans les possessions russes de l'Asie Centrale et d'ouvrir dans celles-ci de nouvelles voies à notre commerce, amena le gouvernement Impérial à étendre sa sollicitude sur la consolidation de son influence à l'est de la Caspienne. Le premier pas décisif fut accompli dans cette direction par l'occupation de Krasnovodsk à la fin de l'année 1869. Elle ne tarda pas à nous mettre en contact immédiat avec l'une des plus nombreuses tribus turcomanes, celle des Tékés, depuis longtemps connue par ses audacieuses incursions dans les contrées voisines et surtout dans les districts du nord-est de la Persc. L'action morale par laquelle nous avions cherché à mettre un terme à ces rapines était demeurée stérile, de même que les reconnaissances militaires partielles dirigées contre l'oasis d'Akhal-Teké. En co: firmant les Tékés dans la conviction de leur invincibilité, ces demi-mesures ne firent qu'accroître leur audace, et nous nous vines finalement contraints, pour établir l'ordre et la sécurité dans la steppe, d'adopter le seul parti réellement efficace a l'égard des populations pillardes de l'Asie Centrale, c'est à-dire l'occupation définitive de leur pays. Ce but fut atteint en 1881 par la prise de Gueuk-Tépé.

En procédant à l'organisation du territoire nouvellement conquis, le gouvernement Impérial dut s'attacher, entre autres, à réduire dans la mesure du possible les sacrifices qu'il avait à s'imposer de ce chef, et comme il fallait avant tout pour cela éviter une trop grande extension des limites de la nouvelle province, le point extrême en fut fixé, du côté de l'est, à Baba-Dourmaz. Quaut aux terres turcomanes situées plus à l'est, on se proposa d'y assurer la tranquillité au moyen d'un contrôle vigilant, appuyé, en cas de besoin, par des démonstrations militaires. Ces mesures devaient paraitre d'autant plus suffisantes que les conditions du sol dans l'Atek et sur les bords du Tedjène étaient particulièrement faites pour y favoriser le développement de l'agriculture. Avec l'avénement d'un régime d'ordre et de tranquillité, l'exploitation agricole serait en mesure de satisfaire et mème de dépasser les besoins de la population turcomane établie daus ces localités, population relativement clair-semée et de race diverse. Quant aux tribus peuplant l'oasis de Merv et séparées de nos possessions par de vastes steppes en partie privées d'eau, on jugea que la leçon qu'elles avaient dû tirer du châtiment sévère infligé aux Akhal-Tékés suffiraient pour réprimer leurs instincts pillards.

Ces prévisions ne tardèrent pas à se trouver justifiées par les événements, et dès le mois de septembre 1881, des adresses émauées des notables des diverses tribus merviennes commençaient à nous parvenir, où ils se déclaraient disposés à se soumettre à l'autorité de l'Empereur de Russie et exprimaient le désir de s'assurer sa protection. Il leur fut répondu que la protection sollicitée pourrait leur étré accordée à la charge pour eux de renoncer au brigandage; mais que leurs vœux à l'effet de régulariser leurs rapports avec la Russie devaient être directement soumis aux autorités russes voisines. Deux députations ayant été, à la suite de cette décision, envoyées simultanément de Merv, Ï'une à Askabad, lauire par Khiva à PetroAlexandrovsk, on munit les commandants de la province Transcaspienne et de la section de l'Amou-Daria d'un projet des conditions sur la base des

quelles ils étaient autorisés à entrer en arrangement avec les notables merviens. L'arrangement en question fut accepté et signé par ces derniers à Askhabad presqu'en même temps qu'à Petro-Alexandrovsk. Les notables s'engageaient au nom des tribus dont ils étaient les mandataires :

1° A ne jamais et sous aucun prétexte prendre les armes contre les Russes el à suivre en toute occasion les ordres et les conseils de nos autorités. 2o A s'interdire à l'avenir tout acte de brigandage et d'agression contre les caravanes passant par le territoire de Merv ou ailleurs, de même que contre les habitants des pays voisins turcomaus et autres, ou sur le territoire persan. Dans le cas où des actes de cette nature auraient été commis par quelque membre de la tribu, ils seraient tenus de punir le coupable et de restituer, si possible, à la victime tout ce qui lui aurait été pris; sinon, de l'indemniser de ses pertes, en se soumettant sans réserve en pareil cas aux décisions des autorités russes.

3o A abolir pour toujours le trafic des esclaves.

4o A accueillir avec les égards voulus les personnes qui parfois seraient envoyées à Merv par les autorités russes et à expédier de leur côté, de temps à autre, des délégués spéciaux auprès de nos autorités les plus proches.

5 A fournir, moyennant payement convenu, des escortes pour la protection des caravanes de commerce russes, ainsi que de celles des pays voisins qui traverseraient le territoire de Merv pour se rendre à Khiwa, à Boukhara et en Perse. Le droit actuellement établi sur les caravanes pourrait être prélevé indépendamment du payement précité pour l'usage de l'escorte; le montant de l'un et de l'autre serait fixé d'accord avec le chef de la province Transcaspienne.

6° A ne pas admettre dans le pays d'autres agents étrangers que ceux du gouvernement russe.

Et 70 à fournir, moyennant un prix convenu, des chevaux et des guides aux courriers qui seraient expédiés par nos autorités.

De leur côté, les chefs de la province Transcaspienne et de la section de l'Amou-Daria, agissant en vertu de leurs instructions et au nom du gouvernement russe, promirent aux notables merviens, en tant qu'ils resteraient strictement fidèles aux engagements ci-dessus, de n'enfreiudre ni la religion, ni les coutumes, ni le mode d'administration établis à Merv ; de n'y nommer aucun chef russe spécial, de n'imposer aux Merviens aucune redevance et de leur accorder sur le territoire russe la même protection que celle assurée aux sujets de l'Emir de Boukhara et du Khan de Khiva.

A la suite de cette première députation, il s'en présenta à Askhabad plusieurs autres, avec lesquelles des arrangements furent conclus sur un pied absolument 'identique.

La question de l'organisation de la province Transcaspienne était intimement liée à celle de sa délimitation du côté des provinces d'Asterabad et du Khorassan appartenant à la Perse.

Dès la fin de l'année 1869, peu après l'occupation de Krasnovodsk, le cabinet Impérial avait conclu avec le gouvernement persan un accord d'après lequel le cours de l'Atrek était reconnu comme forinant la frontière septentrionale des possessions du Shah. Une étude plus minutieuse de cette région ayant établi que les deux rives de l'Atrek se trouvaient, dans son cours supérieur, peuplées de Persans, on jugea nécessaire d'éclaircir le

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