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avec tendresse sur son berceau; fils d'ouvrier, ce professeur d'Université s'est complu à décrire la vie de « ses frères et compagnons », les ouvriers, dont il embrassa la cause avec la chaleur et peut-être aussi les illusions d'un néophyte.

Il y a vingt ans, quand M. Droz conçut la pensée de ce roman, la vogue était aux Universités Populaires, mot un peu ambitieux (en 48, cela s'appelait simplement lectures du soir) pour désigner un effort très légitime d'entente sociale et de coopération entre travailleurs manuels et travailleurs intellectuels. M. Droz fut des premiers à s'associer à cette tentative. Mais il ne se contenta pas de faire comme tant d'autres professeurs qui, incapables de ne point professer, s'en allaient dans les préaux d'école et les brasseries des faubourgs installer leur table, leurs cahiers, leur carafe d'eau et se mettaient à conférencier en l'honneur de la cité future, avec cette ferveur ingénue et intempestive du jongleur qui danse pour plaire à Notre-Dame. Il voulut, lui, vivre dans une intimité plus fraternelle avec ce monde des ouvriers dont il était sorti. Il prit le chemin du Petit-Battant.

Vais-je tenter de raconter ce livre ? La chose paraît facile, tant l'action en est classiquement ordonnée. Mais n'est-ce pas trahir l'auteur que de détacher le drame des mœurs locales qui l'enveloppent? Besançon, le quartier Battant, la rue, les commères, les Bousbots, c'est plus qu'un cadre, c'est l'atmosphère où les personnages prennent le relief, la tonalité et la vie. Tâchons cependant de faire cette analyse sans trop de dégâts.

Ce roman, si on le dépouille de tout accessoire, est essentiellement un drame cornélien d'amour et de sacrifice. Nous sommes, vers l'an 1900, au Petit-Battant. Suivez-moi,

si vous l'osez, dans la ruelle Billard. Il fait nuit. Voyez-vous contre le crépi du mur la réverbération d'une lampe allumée ? La fenêtre qui projette cette clarté est celle d'une jeune, jolie et vertueuse ouvrière à la journée, Louise Simonnot. « Ça n'a guère que dix-sept ans. Ça travaille depuis 6 heures du matin jusqu'à minuit pour gagner 10 ou 11 francs par semaine, dans les bons temps. >>

A ce cœur virginal, deux prétendants. L'ur, Pierre Prudhon, employé de banque, fait pour le moment son service à Lyon il va passer margis-chef. C'est le fils de Claude Prudhon, maître tonnelier au Petit-Battant, caviste expert et sous-lieutenant de pompiers. Que ne puis-je insister sur la biographie de ce digne homme ? Cela pourrait s'intituler grandeur et décadence d'un Bousbot. Serviable, bon vivant, aventureux et un peu « cudot », comme on dit, il gère mal ses affaires. La tonnellerie périclite à mesure que le vignoble décroît dans la région, envahie par les vins du Midi. Lui, par exemple, reste fidèle, démesurément fidèle, au cru des Ragots ou de Tro-Chatey. Il a eu un coup de sang l'an passé et sa langue s'empâte. Avec cela cinq enfants, dont les plus jeunes, deux jumelles, sont délicates et coûtent cher. Un usurier a pris hypothèque sur l'immeuble. Heureusement Pierre, le fils aîné, l'orgueil de la famille, va bientôt avoir fini son temps et retournera à sa banque où il gagne gros. Chacun son tour, dit le père Claude : le fils travaillera pour ses vieux. Et puis, bien tourné comme il est, il pourrait faire un riche mariage.

Aussi c'est une déception dans la maison quand on apprend qu'à sa dernière permission il s'est fiancé à l'ouvrière de la ruelle Billard. Louise était une orpheline que les Prudhon, par bonté, avaient prise chez eux qu'est-ce qu'une gamine de plus dans un gros ménage ? Pierre et Louise avaient grandi ensemble et croyaient s'aimer simplement comme frère et sœur. Un jour Louise reçut de Lyon un cadeau que l'artilleur lui envoyait, une cravate

de soie bleue, sa couleur préférée : « Elle la regardait de tous ses yeux; elle l'approchait toujours plus près de son visage. Tout à coup elle y jeta ses lèvres. Elle comprit pour la première fois qu'elle aimait Pierre d'amour. » Ce fut peu après, un lundi de Pâques, à Avannes, dans le petit chemin creux qui descend vers le Doubs, que les deux jeunes gens échangèrent le baiser de fiançailles. Le mariage devait se célébrer quelques mois plus tard, aussitôt après le retour du régiment.

Or un homme a résolu de se tuer le jour où Louise épousera Pierre. La jeune fille a un autre prétendant, Jacques Valentin, ferblantier de son état, qui l'aime d'un amour silencieux, soumis, invincible. Ne croyez pas, en effet, que Battant soit uniquement le domaine de la Vénus des carrefours, comme dit Platon on y rencontre aussi la Vénus uranienne, celle des passions sublimes.

Fils de l'amour, beau comme l'amour, souple, agile, fin ouvrier (tout ce que ses yeux voyaient, ses mains le faisaient), premier gymnaste de la Séquanaise, Jacques Valentin est le Don Juan du canton Nord. Louise, cependant, avant même de s'être engagée avec Pierre, a toujours été de glace pour cet enjôleur. « Je ne l'aime pas c'est un coureur. » Jacques, alors, s'est piqué au jeu. Il a résolu de mériter Louise. Comme un héros de Corneille, il la gagnera en se rendant digne d'elle. Buveur et débauché, il renonce å «< chauvelotter » et à «gouillander » dans le quartier (ah ! les délicieux « bousbotismes » !) Il se range. Hélas! peine perdue. Jacques a beau boire de l'eau, dormir en solitude et même incliner au socialisme, le cœur de Louise est pour un autre.

Cet autre, vous le verrez, n'en profitera guère. Quand le margis-chef Pierre Prudhon revint du service, il trouva sa famille en plein désarroi son père au lit, incurable; sa sœur aînée, Augustine, une pas grand chose, au trottoir; les petites sœurs toujours malades; la maison hypothé

quée; la banque où il travaillait en liquidation et sa place perdue. Un impitoyable créancier presse la vente de la maison. Quel coup pour le pauvre père Claude ! sa maison du Petit-Battant, où naquit l'illustre Proudhon ! Ces braves gens y sont attachés, comme un Chateaubriand tient à Combourg.

Traqué, aux abois, Pierre consent alors au plus dur sacrifice. Son ancien capitaine, désigné pour la campagne des Boxers, en Chine, a besoin d'un chef dans sa batterie. S'il rengage, c'est mille francs de prime, à toucher immédiatement. Il y a de quoi apaiser l'usurier et donner un peu de répit à la famille. Quant au mariage, de toutes façons, il faut bien l'ajourner. Alors, autant partir! Il télégraphie au capitaine son acceptation.

« Vint le jour de la séparation. Louise était restée chez elle, en attendant son fiancé pour lui faire les derniers adieux. Elle s'était promis d'être ferme et résignée. Elle n'en eut pas la force. Elle s'attacha à son cou et ne voulait pas le laisser partir. Il essaya en vain de dénouer ses bras. Elle collait son visage contre le sien; elle entrelaçait ses jambes aux siennes. Pierre était un honnête homme ; mais il n'était qu'un homme. L'ivresse de l'amour physique le saisit... Si jamais faute fut digne de pardon, c'est celle que commirent ce jour-là ces malheureux enfants dans l'inconscience de la douleur (1) ! »

Peu de jours après avoir débarqué sur les côtes de Chine, le maréchal des logis chef, Pierre Prudhon, tombait au cours d'une reconnaissance. Son corps n'ayant pas été retrouvé, il fut porté disparu. A ce moment, Louise était enceinte de quatre mois.

La détresse est grande dans la petite chambre de la ruelle Billard à l'inconsolable deuil, irrité encore par l'espoir obstiné d'un invraisemblable retour, s'ajoute

(1) Au Petit-Battant, page 154.

l'humiliation d'une grossesse illégitime qui fait fuir les pratiques au moment où la dépense augmente. Enfin, Louise accouche d'un gros garçon qui la rattache à la vie et la fait s'installer dans son malheur de son Pierre tant aimé, il lui restera du moins ce petit pierrot-là.

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Les amitiés et les protections ne lui manquent pas sa voisine, la revendeuse, Mme Laviron, l'abbé Bassignot, curé de la paroisse, le père Brossard, le ferblantier libre penseur, le docteur Maurice, médecin de la Maternité (que de bonnes gens dans ce faubourg !), groupe disparate, fraternellement assemblé par la pitié, comme on voit, dans les tableaux d'église, les bergers, les anges, les mages se pencher sur une Nativité.

Mais le plus tendrement dévoué, vous l'avez deviné, c'est l'amoureux éconduit, c'est Jacques Valentin dont l'affection, invisible et présente, sans rien demander, sans rien espérer, s'ingénie et se multiplie. Louise, naïvement persuadée que son deuil et sa maternité la rendent désormais incapable d'éprouver et même d'inspirer de l'amour, accueille sans trop de défiance le secourable ami. Plus qu'un ami : un frère. Ah! s'il pouvait un jour devenir plus qu'un frère ! Il n'ose même achever sa pensée.

Il trouve, il est vrai, un secret auxiliaire dans la misère de Louise. Il est dur, avec ses dix doigts, de nourrir une nourrice. L'ouvrière est à bout de ressources. Le loyer est en retard. Un jour, le gérant, un alcoolique paillard, est venu réclamer le paiement des derniers mois, et le butor, affriandé par cette jeunesse, faisait mine de se payer luimême sur sa locataire si Mme Laviron, fort à propos, n'était entrée. Le vieil ange gardien remisa, et sur quel ton! «<le vilain gouri », qui reçut par surcroît une râclée de Jacques. Mais, en défendant la jeune fille, il la compromet. On commence à clabauder dans le quartier.

Que ne veut-elle entendre raison? Mais elle a le cœur tout plein de son Pierre, attendrie cependant et recon

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