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» Enfin, je le répète, nos deux premiers devoirs, nos deux premiers besoins sont le silence et l'union. Si nous parvenons une fois à conserver l'un et l'autre dans cette Assemblée elle fera trembler tous ses ennemis, elle triomphera de tous les obstacles, elle excitera l'admiration de l'univers; chacun de nous cueillera les bénédictions du peuple ; nous retournerons dans nos foyers avec une conscience pure, une âme sereine, des souvenirs qui feront le charme de notre existence; enfin nous vivrons heureux du bonheur de la France, qui sera notre ouvrage! (Applaudissemens.) Mais je prédis à regret que si nous continuions plus longtemps de délibérer en tumulte et de vivre désunis nous compromettrions le salut de l'Empire, le sort de la liberté des Français et des hommes; nous n'éprouverions dans le cours de la législature que des revers; nons serions la risée de l'Europe; en quittant notre poste nous n'oserions plus reparaître aux yeux de nos commettans; effrayés nous-mêmes des maux dont nous aurions été la cause, effrayant par notre aspect ceux qui en auraient été les victimes, nous ne pourrions errer nulle part sans y trouver la vengeance, le mépris, la honte, le remords!

» Je viens, messieurs, de m'efforcer de réunir dans un même esprit tous les citoyens de la France et tous le membres de l'Assemblée nationale ; j'ai fait ce que j'ai dû, ce que j'ai pu; j'ai soulagé mon cœur, j'ai acquitté ma conscience : c'est à vous maintenant à acquitter la vôtre en faisant fructifier les vérités que j'ai fait entendre. (Applaudissemens.)

» Mais, messieurs, après nous être sincèrement unis, il faut nous hâter de prendre toutes les grandes mesures que nécessitent les circonstances.

» Je vais en indiquer une que je vois de la plus haute impor

tance.

» Nous allons entreprendre la guerre : je ne vois que trop quels seront nos divers ennemis; mais où sont nos alliés? Sommes-nous bien sûrs que le roi d'Espagne et l'empereur n'entreront pas les premiers dans la coalition ennemie ? Et le dernier ministre, qui devait prévoir ou craindre cet événement, n'a rien fait pourile prévenir, ou pour en détruire l'effet en nous ménageant d'autres ressources! Telle a été son impéritie et sa

mauvaise foi qu'il n'aura pas tenu à lui que la France ne reste isalée au milieu de l'Europe, entourée d'ennemis, dépourvue de toute alliance, et comme une victime dévouée aux suprêmes volontés d'un congrès de despotes secrètement unis avec les intrigans qui ont déjà fait tant de mal à la France ! Voilà le crime de M. Montmorin : je pense que ce ne sera pas celui de son successeur; il importe cependant de lui rappeler que la nation a les yeux sur lui.

» La France, forte de sa population, de son courage, dé sa liberté, pourrait sans doute rester sans alliés; mais il est du devoir du cabinet des Tuileries de lui en donner, et pour réussir il suffirait de le tenter. L'Autriche oserait-elle nous trahir si Louis XVI lui faisait seulement craindre de se rapprocher de la Prusse? Ah! si Frédéric vivait ce philosophe roi aurait bien trouvé dans la révolution française de quoi consolider pour toujours la balance politique du nord!

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» Notre alliance ne peut qu'être recherchée des autres nations, parce que les engagemens que contracte un peuple libre sont toujours sacrés, et les troupes qu'il fournit à ses amis toujours invincibles! S'il se pouvait que les Français ne trouvassent aujourd'hui point d'alliés, ce serait une preuve que tous les rois ne négocient que pour l'intérêt de leur despotisme, et non pour l'utilité des peuples mais alors n'y aurait-il aucun moyen pour que les nations communicassent entre elles? Est-il bien vrai qu'il leur faille absolument des interprêtes ministériels qui ne se parlent qu'en secret? Est-il bien vrai qu'un langage national ne serait entendu dans aucune contrée ? L'Anglais serait un peuple digne de l'entendre. Si une fois ce langage s'établissait les nations ne voudraient plus en parler d'autre, et il en résulterait de grands changemens sur la scène du monde; car je pense que c'est de cet entretien direct des peuples que dépend le bonheur de la terre et la réalisation du songe consolant de l'abbé de Saint-Pierre.

Mais, messieurs, je ne viens point engager l'Assemblée nationale à négocier elle-même des alliances avec les puissances étrangères; je sais que l'acte constitutionnel délègue ce soin au pouvoir exécutif : j'aime à croire que dans la circonstance actuelle cette disposition de notre charte n'offre aucun danger;

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mais quand même elle en offrirait il faut nous soumettre à la loi; nous devons respecter chaque article de la Constitution même lorsqu'il en résulte des inconvéniens, comme on doit respecter la volonté divine, même lorsqu'elle frappe.

» Je me borne donc à demander que la nation s'informe si. le pouvoir exécutif s'occupe à remplir ses devoirs sur le grand objet des alliances, et je fais la motion que l'Assemblée appete dans le jour le ministre des affaires étrangères, et que le président lui adresse ces paroles, sauf meilleure rédaction:

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Monsieur, l'Assemblée nationale me charge de vous demander si dans ce moment, où la nation prend les armes pour défendre sa liberté contre tous ses ennemis, elle peut compter sur ses anciennes alliances, ou à leur défaut si vous vous occupez d'en former de nouvelles. Nous avons trop de confiance dans les sentimens du roi pour douter que, plus sensible à l'intérêt national qu'aux liens du sang, il ne vous ait autorisé à négocier avec toutes les cours étrangères de la manière la plus utile au peuple français, et celui-ci, attentif sur votre conduite, saura justement l'apprécier.

»

Ces seuls mots, messieurs, prononcés par le corps législatif au nom de la nation, rappelleront au ministre ́ses devoirs et sa responsabilité, donneront à penser à l'empereur ainsi qu'à la race des Bourbons qui règne sur l'Espagne, et préviendront s'il est possible l'embrasement d'une guerre universelle. » (Applaudissemens.)

M. Lacretelle (immédiatement après M. Isnard). « Il y a longtemps que tous les vrais amis du bien public, je veux dire tous les membres de cette Assemblée, désiraient le discours patriotique que nous venons d'entendre : j'en demande l'impression. Mais, messieurs, j'y ai vu une grande idée qui n'a point amené de résultat. A l'époque où nous sommes on parle de composition sur la Constitution; on a des craintes à ce sujet! Hé bien, il faut repousser cette idée par une grande cérémonie, par une de tes cérémonies nationales qui sont un des puissans ressorts de la Constitution et de la liberté ! Messieurs, il est un lieu où la Constitution a été solennellement jurée avant que d'être faite; c'est au jeu de paume de Ver

sailles! Il faut que l'Assemblée nationale s'y transporte un jour.. (Plusieurs voix : L'ordre du jour.) Que l'Assemblée nationale y fasse le serment de maintenir la liberté et l'égalité.....» (L'ordre du jour.)

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L'orateur s'étonne que des murmures l'interrompent lorsqu'il parle du berceau de la liberté française, il demande à présenter un projet de décret sur l'idée qu'il vient d'émettre: l'ordre du jour est encore réclamé; il quitte la tribune. M. Reboul vote l'impression du discours de M. Isnard « en signe d'adoption des excellens principes qu'il renferme. » L'impression est décrétée.-Mais mon discours contient une motion, s'écrie M. Isnard; je prie l'Assemblée, si elle ne veut pas y faire droit, de la renvoyer au comité diplomatique Le renvoi est accordé au discours de M. Isnard.

SITUATION DES FRONTIÈRES ET DE L'ARMÉE.

« Je partirai dans peu de jours, d'après les ordres du roi, pour m'assurer moi-même de l'état des frontières et de l'armée. » (Voyez plus haut, page 271.) Le ministre de la guerre avait effectué cette promesse : de retour à Paris, il se rendit à l'Assemblée pour lui faire connaître le résultat de ses observations.

RAPPORT du ministre de la guerre, M. Louis Narbonne. (Séance du 11 janvier 2792.)

« Messieurs, avant de vous parler des résultats de mon voyage sur l'état des frontières et des dispositions de l'armée, j'ai besoin de rendre en présence des représentans de la nation un témoignage éclatant au courage et au patriotisme des garnisons que j'ai visitées, et cette manière de commencer le compte que je vous dois déjoue déjà bien des espérauces.

» J'ai été obligé de voyager rapidement; mais l'empresse➡ ment qu'ont mis tous les chefs militaires à me donner les éclaircissemens dont j'avais besoin a suppléé à l'indispensable célérité de mon voyage. J'ai dû me concerter avec les élus du peuple dans tout ce qui exigeait sa confiance : les corps administratifs m'ont secondé avec une bienveillance dont je ne peux être trop reconnaissant, et j'ai pu remarquer que le ministre du

roi de la Constitution trouvait dans les agens du pouvoir exécutif les mêmes égards et plus de zèle que dans le temps où la faveur obtenait ce qu'aujourd'hui l'intérêt public commande. J'ai trouvé de grands secours aussi dans mes compagnons de voyage: M. d'Arçon, un des plus habiles officiers du génie, et dont vous reconnaîtrez sans peine le travail dans les observations sur l'état des places frontières que je vais vous soumettre; M. d'Arblay, officier d'artillerie, qui, déjà connu dans ce corps d'une manière avantageuse, s'est distingué depuis par les services qu'il a rendus dans la révolution; M. Desmottes, aidede-camp et ami de M. de Lafayette, près de qui il est resté à Metz; M. Dedelay d'Agier, dont l'Assemblée constituante a connu et estimé le mérite, et M. Mathieu de Montmorency, qu'il était heureux pour moi de montrer aux officiers de l'armée quand sa présence servait de réponse à tous les préjugés. J'avais donné ordre à M. de Tolozan, dont l'intégrité est connue, de se rendre à Metz et à Strasbourg pour nous éclairer de son expérience dans la partie des vivres.

» Il m'était ordonné de restreindre l'objet de ma tournée pour la rendre plus utile : les affaires du département qui m'est confié ne me permettaient point de m'en éloigner longtemps: le but que je m'étais proposé, et que je crois avoir atteint, était de m'assurer des dispositions des troupes.

» Le roi m'avait permis, m'avait ordonné d'employer son nom de toutes les manières que je croirais les plus utiles : j'ai ajouté au respect que l'armée doit à l'Assemblée nationale et au roi en protestant de la réunion de leurs intentions et de leurs desseins.

» Je vais soumettre à l'Assemblée tous les détails qui importent à la connaissance de l'exacte situation de nos forces, et je garantirai l'authenticité de ceux que je n'ai pu observer moimême. Il serait aussi téméraire qu'inutile de vouloir faire sur les fortifications du royaume un travail différent de celui que Vauban et après lui les plus grands ingénieurs ont consacré.

» Les fortifications des places dont j'ai pu juger par moimême, ainsi que celles dont j'ai recueilli et comparé les états de situation, présentent généralement des dispositions satisfaisantes. Il m'a été précieux de n'avoir sur cette partie inté

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