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princes rebelles que j'élève la voix ; c'est pour vous entretenir, messieurs, et de vos intérêts et de vos devoirs.

» Souffrez d'abord que j'examine l'étendue et les suites de la mesure qu'on vous propose. Le décret d'accusation est un grand ressort que la Constitution a mis en vos mains pour sauver la chose publique dans des temps d'agitation et de troubles; mais ce ressort extraordinaire, établi pour imprimer aux traîtres une terreur salutaire, doit-il être employé dans des conjonctures où il est au moins douteux qu'il puisse produire son effet ? Ce ressort redoutable ne perd-il pas toute énergie quand il n'est employé que pour faire un vain bruit? Nous l'avons éprouvé, messieurs, et le corps constituant nous en a offert un exemple qui ne doit pas être sorti de notre mémoire. Il a déclaré Bouillé infâme et traître à la patrie; il a fait signifier par l'organe du pouvoir exécutif au chef des conjurés, au prince de Condé, de s'éloigner des frontières et de déclarer ses intentions, sous peine d'être regardé comme un ennemi et un parricide : qu'a produit cette démarche éclatante, qui semblait aux yeux du vulgaire porter le caractère de la force et de la grandeur ? Ce qu'elle a produit, messieurs! Bouillé fit retentir dans toute l'Europe ses brayades insolentes; il poussa l'audace et la démence jusqu'au point de provoquer la nation française par un cartel; l'envoyé de votre roi fut reçu par Condé avec ce dédain cruel dont les princes seuls possèdent le secret, parce que seuls ils en apprennent l'art perfide dès leur enfance : voilà, messieurs, voilà les affronts qui nous ont fait rougir à la suite du décret de l'Assemblée constituante, et ces affronts intolérables sont restés impunis ?

» Cet exemple, messieurs, ne doit-il pas au moins vous faire balancer, et retenir en ce moment la foudre prête à s'échapper de vos mains? Ne craignez-vous pas que la mesure qui vous est proposée ne décèle aux yeux des nations un courroux impuissant? Ne craignez-vous pas que le signe de la souveraineté ne devienne désormais un signe de faiblesse, et que le grand ressort qui vous est confié ne soit dans vos mains qu'un jouet méprisable? Si le temps n'est pas venu où vous puissiez atteindre les têtes les plus criminelles, que ce foudre terrible repose

auprès de vous jusqu'à l'instant où vous serez sûrs de porter des coups inévitables.

» D'un autre côté les auteurs du projet qui vous est proposé ont-ils bien considéré la question dans ses rapports avec les grandes mesures que vous avez adoptées pour faire respecter la nation française et mettre fin à tant d'inquiétudes, de précautions ruineuses et de grands débats? Vous avez résolu de déployer un apparei! formidable et de donner à vos ennemis, dans le plus court délai, le choix d'une guerre ouverte ou d'une paix décidée; vous avez fait une déclaration solennelle sur la nature de la guerre que vous êtes peut-être sur le point d'entreprendre ; vous avez fait entendre les paroles d'une géné reuse modération; vous avez su parler le langage de la raison universelle, qui concilie tous les peuples: c'est à la manifestation franche et loyale de vos sentimens qu'est attachée votre gloire, et peut-être le succès de votre entreprise: vous avez ainsi donné à votre cause un caractère de grandeur et de justice qui rangera tôt ou tard de votre parti tous les peuples de la terre.

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» Ne craignez-vous pas de descendre du poste éminent où cette première démarche vous a placés si vous gravez des tables de proscription à la suite de l'exposition de vos principes et de vos sentimens? Devenus tout à coup ennemis de vos propres maximes, ne craindriez-vous pas d'imprimer à la guerre un caractère de férocité, et d'inviter vos ennemis à des représailles? Ils provoqueraient sans cesse de nouvelles vengeances: seriez-vous sûrs de contenir à votre gré et la foudre de vos guerriers et le ressentiment d'un peuple depuis longtemps outragé? Ne craindriez-vous pas de trahir vous-mêmes la cause publique que vous défendez en faisant gémir l'humanité sur de nouveaux crimes, en perpétuant les haines, enaigrissant sans cesse les esprits, qu'il faut adoucir... ( Murmures.) La générosité, la lenteur à punir ne traînent pas après elles, comme la précipitation, et le repentir et la honte !

» Vous avez formé le plan le plus noble et le plus vasie que l'esprit humain ait pu concevoir; c'est d'enchaîner à vos des

tinées celles de tous les peuples du monde ; c'est d'appeler à la jouissance des bienfaits de la liberté les hommes de tous les âges et de tous les climats.

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C'est dans cette grande et sublime idée qu'il faut voir l'effet de toutes vos démarches. Vous ne devez pas seulement vous dire à chaque instant : L'univers nous contemple; ce mouvement d'un vain orgueil est peut-être au-dessous de la sphère des âmes vraiment généreuses: mais vous devez vous dire sans cesse : Les destinées du genre humain dépendent de nos actions, de nos pensées. C'est alors, messieurs, que vos âmes ne seront plus vindicatives, ni assujéties aux petites passions qui ont toujours tyrannisé les hommes depuis la naissance des âges. Or je vous le demande, oui, j'ose vous interroger, yous tous qui adorez la vertu, vous montrerez-vous plus grands, plus généreux en décrétant d'accusation les chefs des rebelles qu'en vous contentant de déclarer à vos ennemis une guerre franche et ouverte? (Murmures.)

>>

Daignez arrêter vos regards sur la nation que vous représentez ; vous lui devez par dessus tout l'exemple des plus hautes vertus ne vous y trompez pas, messieurs, la conquête de la liberté n'est qu'illusoire si les mœurs de la nation ne s'épurent, si les penchans ne s'ennoblissent... (Murmurės d'un côté; Applaudissemens de l'autre.) Je vous prie de m'accorder un instant d'attention; vous êtes maîtres de blâmer mon opinion, mais vous devez l'entendre... Si les penchans ne s'ennoblissent, sí les cœurs ne s'élèvent aux grandes actions et ne s'habituent aux sacrifices des âmes fortes; et c'est surtout de ses législateurs qu'elle doit recevoir l'exemple de ses nouvelles vertus ; c'est surtout de ses législateurs qu'elle doit attendre la première impulsion de ces grands mouvemens de la liberté qui l'élèveront bientôt au-dessus d'elle-même, et en feront un peuple nouveau, quelle sera la surprise de cette nation généreuse, qui attend de vous son salut et sa gloire, lorsqu'après vous avoir revêtus de sa toute-puissance elle vous verra descendre à une vengeance stérile, et vous livrer à un courroux impuissant, seule ressource des âmes faibles! Vous prenez souvent chez les Romains des exemples de votre conduite voulez-vous leur ressembler à l'époque de la conquête de la liberté ou à l'époque

VIII.

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qui les a vus passer de la liberté à l'esclavage? Hé bien, messieurs, quand les Romains ont conquis la liberté en chassant leurs tyrans ils ont laissé ceux-ci enlever leurs richesses mobilières, qui n'étaient cependant que le fruit des sueurs du peuple : lorsqu'ils ont au contraire passé honteusement sous l'empire des Césars ils ont vu naître parmi eux les conscriptions, les triumvirats, les confiscations.... Choisissez !... » (Murmures.)

M. Lemontey. « Les départemens ont envoyé des députés ici ou pour parler ou pour attendre: ceux qui ne font ni l'un ni l'autre manquent à leur devoir. Je réclame le silence pour l'orateur. >>

M. Albite. « La preuve que l'Assemblée écoute c'est qu'elle murmure: ainsi vous l'inculpez mal à propos. » (Murmures.)

M. Gentil. « Choisissez, encore une fois, messieurs, et voyez dans laquelle de ces deux époques vous voulez ressembler aux Romains! (Quelques applaudissemens.)

» Je termine, messieurs, en concluant que la démarche qu'on vous propose actuellement est inutile, qu'elle peut compromettre votre gloire, qu'elle est peut-être au moins prématurée, qu'elle peut former un obstacle aux hautes destinées de la France. En y réfléchissant vous la trouverez peut-être indigne de vous, et je demande l'ajournement. » (Ah! ah! — Murmures.)

DISCOURS de M. Jean Debry. (Séance du 1 janvier 1792.)

Messieurs, j'aurai suffisamment réfuté le préopinant si je Vous prouve que le décret d'accusation à porter contre les chefs des rebelles est aussi fondé en politique qu'en justice. J'avais pensé que l'objet de la discussion qui vous occupe ne pouvait pas former une question, tant la conclusion paraissait incontestable; mais sans doute l'intérêt du peuple français prête son importance à ce sujet. La longue patience de la nation semble enhardir en ce moment ceux qui l'outragent; leurs forces sont dans votre indulgence. Non, messieurs, il n'y a rien ici d'important que la fonction de grand juré que vous allez remplir; il n'y a de grand dans cette affaire que la nation. Rappelez-vous,

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messieurs, votre décret sur les émigrés; l'intervalle écoulé depuis cette époque n'a pu que peu modifier votre opinion, et les mouvemens précurseurs qui ont lieu maintenant dans toute l'Europe pressent votre détermination : qui pourrait donc la balancer?

sur

>> La loi ne connaît point de différence entre le coupables: les chefs des émigrés le sont-ils? Fixez vos regards sur ces rassemblemens armés, sur ces recrutemens, ces enrôlemens faits au sein même de la France, sur ces plans d'attaques connus, ces corrupteurs dénoncés, et dites si les Tarquins et les Porsenna avaient une autre attitude! Oui, messieurs, ces chefs séditieux sont en révolte contre le souverain: il n'y a ici ni point de droit à examiner ni équivoque à éluder ; une masse de faits les écrase: c'est contre leur souverain que sont soulevés les princes, les chefs, un Rohan, un Bouillé, un Calonne; ces lâches jongleurs de l'antique féodalité, qui, courant toutes les cours de l'Europe, vont publiquement nous mendier des ennemis ! Plusieurs de leurs agens sont dénoncés, saisis, et l'on demanderait de quoi ils sont coupables! Que veulent-ils avec ces armes quand tout est en paix, et que fait à leur suite cette horde de satellites qui frémissent de misère et de rage sous leurs noires bannières ?

» Et quelle est donc cette nation nouvelle, cette vagabonde colonie que l'orgueil et la mort des abus ont formée au-delà de nos frontières ! Vomis de la terre de liberté, sans asile, sans demeure, c'est cette terre qu'ils veulent réasservir! La France entière est où ils sont, et déjà peut-être le parlement de Coblentz a condamné le reste de la nation! Messieurs, toutes ces parodies ne seraient que ridicules et dignes de mépris si elles n'inquiétaient les citoyens, si elles n'affaiblissaient notre crédit, si enfin elles ne compromettaient les lois en faisant penser et dire qu'on peut les outrager impunément : l'opinion de nos commettans nous devance, et, de loin nous considérant sur notre hauteur, on s'étonne que nous n'ayons pas frappé quand le crime est constant, quand l'Europe a jugé.

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Mais, dira-t-on, et l'on vous l'a dit à cette tribune, si la morale du législateur doit être la même que celle de l'individu, la politique doit différencier sa conduite, et la prudence lui

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