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Quelques débats s'élevèrent sur la question de savoir si la Chambre ordonnerait l'impression du discours; M. le président faisait observer à cet égard que l'usage de la Chambre était de ne faire imprimer aucun des discours qui sont prononcés dans la discussion de l'adresse, et de ne faire même au procès-verbal qu'une mention sommaire de cette discussion. Un pair (M. le comte Molé) était d'avis qu'à raison de l'importance du discours, la Chambre pouvait faire sans inconvénient une exception, « qui d'ailleurs ne ne saurait tirer à conséquence, puisque les paroles du ministre ne se rattachaient pas nécessairement à la question de l'adresse, » et il insistait pour l'impression, si toutefois les ministres ne croyaient pas devoir s'y opposer; et le président du conseil des ministres, présent à la séance, ayant déclaré que le Gouvernement n'y mettait aucun obstacle, la Chambre consultée ordonna l'impression.

Il ne se présenta que deux orateurs pour parler sur l'ensemble du projet d'adresse: M. le baron Pasquier et M. le vicomte de Chateaubriand. Le premier présenta des considérations générales sur les affaires de la Péninsule, sur la part que pouvaient y prendre les diverses puissances intéressées et sur les événemens qui pourraient en résulter. Le mérite de son discours fesait désirer à plusieurs nobles pairs qu'il fût imprimé comme celui du ministre des affaires étrangères, dont il n'approuvait pas toutes les vues mais la Chambre écarta cette proposition.

M. le vicomte de Châteaubriand qui vint en suite, et dont le discours fut publié, avait pour objet spécial de répondre à divers passages des discours tenus récemment dans le parlement britannique à l'occasion du message du Roi relatif aux événémens du Portugal (voy. chap. de la Grande-Bretagne).

« Je ne reconnaîtrai jamais à des soldats le droit de faire et de défaire des institutions politiques, de proclamer et de détrôner des Rois. J'aime pent-être mieux la Charte portugaise que les ministres anglais eux-mêmes, qui en parlent presque dérisoirement, et qui ont cru devoir rappeler sir Charles Stuart de sa mission, pour avoir envoyé cette Charte à Lisbonne. Je pense que l'indépendance appuie l'indépendance; qu'un peuple libre est une garantie pour un autre peuple libre. Je crois qu'on ne renverse pas une Consutution généreuse, quelque part que ce soit sur le globe, sans porter un coup à l'espèce humaine tout entière.

Ses principes ainsi établis, le noble pair n'admettait point, que l'Angleterre eût le droit de se méler dans les affaires intérieures du Portugal, ni que le casus fœderis fût arrivé pour elle. Il pensait, comme un membre de l'opposition anglaise l'avait dit, que la révolte de deux régimens portugais n'établissait pas le casus fœderis.

On cherche des coupables, ajoute S. S.; les Espagnols sont derrière l'insurrection portugaise: si ce ne sont les Espagnols, ce sont les Français; pourquoi pas les Antrichiens? Don Miguel n'est-il pas à Vienne? Pourquoi la colère da cabinet anglais ne se tourne-t-elle pas de ce côté ? Pourquoi, Messieurs? Il y a de bonnes raisons pour cela: ces raisons sont les mêmes que celles qui font que le libéralisme anglais porte le bonnet de la liberté à Mexico et le turban à Athènes. »>

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Le ministre anglais ( M. Canning) s'était vanté devant la Chambre d'avoir prévu les résultats de la guerre d'Espagne, et d'en avoir propour affranchir un nouveau monde (voy. chapitre de la GrandeBretagne). M. de Châteaubriand répond que la reconnaissance des nouveaux États américains avait été annoncée par lord Castlereagh dès le congrès d'Aix-la-Chapelle, et que M. Canning a tout simplement suivi les événemens comme tant d'autres ministres... « Nous l'en félicitons, ajoute S. S.; car s'il avait prévu les maux dcnt l'Espagne est accablée depuis trois ans, et s'il les avait laissés s'accroître, de quel nom faudrait-il appeler cette politique?»

Mais c'est surtout quant à la menace que semblait contenir la première version du discours de M. Canning que s'allumait l'indignation patriotique de l'illustre pair.

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Que l'Angleterre soit née géant, s'écrie S. S., je ne lui dispute point la taille qu'elle se donne; mais ce géant ne fait aucune frayeur, que je crois, à la France. Un colosse a quelquefois les pieds d'argile. Que l'Angleterre soit Éole, je le veux bien encore; mais Eole n'aurait-il pas des tempêtes dans son empire? Il ne fant pas parler des mécontens qui peuvent se trouver en d'autres pays, quand on a chez soi cinq millions de catholiques opprimés, cinq millions d'homines qu'on est obligé de contenir par un comp permanent en Irlande; quand on est dans la dure nécessité de faire fusiller tous les ans des populations ouvrières qui manquent de pain; quand une taxe des pauvres qui s'augmente sans cesse annonce une misère toujours croissante. On sait que la misère fait des mécontens! Hé quoi, Messieurs! si l'étendard britannique se levait, on verrait se ranger autour de lui tous les mécontens du globe! Est-ce la France seale qui doive s'inquiéter de cette naïve révélation? N'y a-t-il pas des mécontens en Italie, en Pologne, en Russie...?

Annuaire hist, pour 1826.

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Si jamais nous étions obligés de combattre l'Angleterre, nous n'essaierions point de soulever dans son sein ces millions de mécontens... Une victoire qui ne serait pas le prix de notre propre sang serait indigne de nous... »

Venant au point le plus intéressant de la question, M. de Chateaubriand exprimait ainsi son opinion:

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L'occupation du Portugal par les Anglais, qui peut avoir des avantages sons des rapports généraux, est cependant en particulier très facheuse pour nous, on ce qu'elle nous condamne à rester en Espagne. C'est ici le casus fæderis de l'honneur! Jamais les Français ne refusent d'en accepter les charges. Au reste, je ne crois point à une guerre entre l'Espagne et l'Angleterre. L'Angleterre n'a plus rien à prendre à un peuple dépouillé, si ce n'est son dernier manteau. On ne s'imagine pas sans doute que nous puissions livrer aux Anglais les postes de Barcelonne et de Cadix. Pour s'emparer de Cuba, il faut faire la guerre aux États-Unis ; l'Angleterre sait tout cela.

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« Je ne crois pas davantage à la possibilité d'une guerre entre la France et l'Angleterre, dont nous nous déclarons d'ailleurs, dans ce moment même, les fidèles alliés. Qu'aurions-nous à perdre dans une guerre maritime? Deux ou trois rochers dans deux Océans. Nos cent cinquante vaisseaux armés, non réunis en escadres, mais dispersés sur les mers du globe, feraient plus de mal à l'immense commerce anglais que toutes les flottes de l'Angleterre n'en pourraient faire au commerce, malheureusement trop borné, de la France. Sur le continent, où est le point d'attaque ? Les Anglais, qui n'auraient plus pour eux la population du Portugal, pourraient-ils s'y maintenir contre nous? Puisque l'Angleterre se vante justement de sa force, elle nous donne le droit de parler de la nôtre. Qu'on n'oublie pas qu'il y a en France une population suraboudante, pleine d'énergie et de courage; une population qui voit ce que la France a perda, et qu'il est plus difficile de retenir que de soulever. Il serait souverainement impolitique de blesser par des paroles méprisantes l'orgueil d'un million de jeunes Français qui jettent des regards impatiens sur le vaste champ de bataille glorieusement arrosé du sang de leurs aînés.

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Je ne viens point, Messieurs, vous proposer de rendre dans votre adresse outrage pour outrage, cela ne conviendrait point à votre dignité; et j'ose dire que cela n'est point dans mon caractère. Mais je suis persuadé que vous penserez comme moi, qu'an ton grave, et même un peu sévère, est celui qui convient dans ce moment à cette Chambre, gardienne de l'honneur français comme des libertés publiques. On a déja poussé bien loin les complaisances; quiconque se laisse humilier n'obtient pas la paix, mais la honte. »>

La discussion ensuite ouverte sur les divers paragraphes du projet d'adresse, ils donnèrent lieu à des observations d'après lesquelles le projet d'adresse fut renvoyé à la commission spéciale chargée de sa rédaction. Représenté le lendemain (20 décembre) avec quelques modifications proposées tant dans le cours de la discussion que par la commission elle-même, il fut adopté au scrutin, à la majorité de 141 suffrages sur 146 votans. Il donnait une adhé

sion raisonnée, noble, et non équivoque, à tous les paragraphes du discours du trône.

La Chambre des députés était constituée depuis quatre jours, sous la présidence du doyen d'âge (M. Chilhaud de la Rigaudie) sans avoir pu réunir le nombre nécessaire de votans (la moitié plus un des membres qui la composent) pour procéder à un scrutin légal. On avait inutilement envoyé messages sur messages à leur domicile. Les premiers arrivés se répandaient en reproches sur l'insouciance de leurs collègues. On regrettait qu'il manquât au règlement de l'assemblée un moyen d'exciter le zèle des membres trop lents à se rendre à leur poste, et trop prompts à le quitter. Enfin, le 16 décembre, l'arrivée d'un député malade (M. Just de Noailles) qui avait bravé le danger d'une sortie prématurée, mit l'assemblée à portée de commencer sa première opération, c'està-dire l'élection des cinq candidats à la présidence, et il en sortit quatre du premier tour de scrutin: M. Ravez qui réunit 170 voix, M. Chilhaud de la Rigaudie 170, M. de Montmorency 157, et M. le prince de Solre 124. La séance suivante (18 décembre) n'offrant pas encore le nombre de votans nécessaire, force fut encore de remettre la nomination du cinquième candidat à la suivante, où se trouvèrent enfin, grace à l'arrivée des trois ministres députés, 217 votans sur lesquels M. Chifflet obtint 110 suffrages.

Comme cette élection n'a quelque importance historique que par l'indication qu'elle donne de la force de l'opposition, on notera qu'au premier tour de scrutin M. de la Bourdonnaye avait eu 47 suffrages et M. Royer-Collard 9; qu'au scrutin de ballottage avec M. Chifflet, M. de la Bourdonnaye en a réuni 93, et qu'il s'y trouva 14 bulletins en blanc, venant sans doute de membres qui n'avaient voulu voter ni pour l'un ni pour l'autre candidat.

(20 décembre.) Cette fois encore le Roi fit choix de M. Ravez pour présider la session (ordonnance du 20 décembre). La Chambre acheva de se constituer en nommant pour vice-présidens MM. de Martignaç, de Vaublanc, Carrelet de Loisy et Pardessus; et pour secrétaires MM. de Chenevaz, Baron, Chevalier le More et de la Tour du Pin la Charce, qui réunirent la majorité absolue des suffrages.

(22 décembre.) On allait procéder à la nomination des membres. de la commission chargée de rédiger l'adresse au Roi, lorsque M. Casimir Perier proposa de demander au gouvernement des documens qui lui semblaient nécessaires pour éclairer la première discussion des bureaux sur les paragraphes les plus remarquables du discours de la couronne. Il lui semblait qu'il était de l'intérêt et du devoir du ministère de démontrer à tous que sa politique et sa conduite reposaient sur des actes et sur des faits, et non sur des assertions. Ici M. Casimir Perier fut arrêté par M. le président, qui lui fit observer qu'on ne pouvait anticiper sur une discussion qui n'était pas encore ouverte; que la Chambre, lorsqu'elle aurait à délibérer sur l'adresse, pourrait voir si la commission avait répondu à ses intentions, et que dans aucun cas il ne serait convenable d'agiter avant le temps une question qui ne pouvait d'ailleurs être discutée en séance publique. En vain M. Casimir Perier et ensuite M. Benjamin Constant insistèrent-ils sur la nécessité de demander des documens au Gouvernement : la Chambre se retira dans les bureaux pour y nommer la commission chargée de la rédaction de l'adresse (1).

Autant qu'on peut en juger par les détails parvenus à la connaissance du public, jamais la discussion de l'adresse n'avait occasioné des débats si prolongés et si intéressans que celle de cette année; ils occupèrent trois séances (26, 27, 28 décembre), et presque uniquement sur les affaires de la Péninsule espagnole.

(26 décembre.) M. le président du conseil des ministres donna dans la première des explications analogues à celles de M. le ministre des affaires étrangères à l'autre Chambre, en y ajoutant, diton, que toutes les puissances étaient d'accord pour laisser agir l'Angleterre ainsi qu'elle l'avait fait, comme le meilleur moyen de maintenir la paix générale et de ramener la tranquillité de la Péninsule. Des orateurs qui parlèrent dans cette séance (MM. Méchin,

(1) Voici les noms des membres nommés dans les neuf bureaux : MM. de Martignac, de Bailly, de Salaberry, Fadate de Saint-Georges, le général Partouneaux, de Gérès, Fouquier-Long, Roger, de Berbis.

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