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Suite de la Géographie universelle.

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La Mescovie étoit, il y a un siècle, sans loix . sans arts, sans connoissances. L'église grecque, établie en ce pays, étoit la seule école nationale qui existât. Elle y entretenoit la plus abjecte superstition, et y proscrivoit l'ombre même du savoir. Si quelqu'un y manifestoit le moindre talent, il étoit aussitôt accusé d'hérésie par le clergé, et poursuivi comme magicien par le peuple. Eu voici un exemple singulier.

Un chirurgien Hollandois qui s'étoit arrêté à Moscow, s'amusoit un jour à jouer du luth dans son auberge. L'hôte , et les passans , attirés par le son de cet instrument, vinrent à la porte de sa chambre. Elle étoit fermée. Ils regardèrent à travers la serrure. Ayant vu, un squelette , pendu à la muraille, et agité par le vent qui souffloit d'une fenêtre ouverte ,

ils furent effrayés, et coururent au palais du patriarche auester qu'ils avoient vu un sorcier qui faisoit danser un mort au son des instrumens. Le patriarche envoya ses archimandrites ou grands-vicaires vérifier le fait. Ils jugèrent comme le peuple. Le Hollandois fut enlevé, et condamné à être brûlé vif avec son luth et son squelette. Il eut beau dire qu'il n'y avoit point de chirurgien en Europe qui n'eût chez lui un squelette pour étudier l'anatomie du corps humain ; il eut beau protester que le luth étoit un instrument de musique et non un instrument de magie, enfin il eut beau soutenir que le vent, de la fenêtre étoit le seul magicien qui eût fait danser le mort sur la muraille : il fut conduit au bûcher , préparé pour son supplice. Avant que d'y monter, il prit son luth que l'on avoit pendu à son col, et il en joua d'une manière si touchante que les barbares attendris se contentèrent de brûler le squelette et de bannir le chirurgien. La chambre qu'il avoit occupée fut démolie; et le patriarche grec, avec tout son clergé, vint exorciser l'auberge que l'on croyoit en possession du diable et des enchanteurs.

Telle étoit la Russie, quand Pierre-le-Grand entreprit de l'instruire et de la policer. On regarda ce projet comme le rêve d'un jeune prince. Il n'avoit que dixsept ans. Il falloit toute l'ardeur de la jeunesse , il falloit encore toute l'audace du génie. Il falloit, de plus , un confident, un collaborateur. La providence des nations lui en envoya un , digne de ses desseins. Un Génevois, nommé le Fort, instruit par les voyages et l'adversité, s'attacha au jeune czar, et le jeune czar devina un trésor caché, ct se l'appropria. Ils concertèrent ensemble le plan de la révolution. Ils possédoient tous deux le véritable talent révolutionnaire : ils avoient cet esprit hardi qui conçoit les nouveautés utiles ; cet esprit juste qui pèse les avantages réels ; cet esprit étendu qui observe les rapports éloignés ; cet esprit profond qui prévoit et sape d'avance les obstacles. C'est ainsi qu'avant de laisser transpirer leurs desseins , ils commencèrent par

dresser, autour deux, un rempart défenseur, en formant, comme par jeu, un corps militaire, composés d'étrangers et discipliné à l'allemande. Ensuite ils firent partir secrettement, pour les principales villes de l'Europe, de jeunes Russes bien intentionnés et chargés d'y étudier les arts et d'y enrôler des artistes.

Le jeune souverain se disp'osoit à voyager lui-même pour cette double mission. La fortune retarda sa marche pour le mieux servir. Les Turcs attaquèrent le czar: il les chassa. Les Tartases se réyolièrent: il les soumit. La princesse Sophie , sa sæur d'un premier lit, voulut reprendre sa place sur le trône : il l'enferma dans un couvent. Ces rapides succes lui acquirent une renommée précoce : il partit, couronné, en quelque sorte, de rayons naissans qui annonçoient de beaux jours. ·

Jamais on ne mêla tant de grandeur dans les projets et tant de simplicité dans les manières. Arrivé en Hollande, il prit un habit de pilote, et alla faire son apprentissage à Sardam, le principal chantier où se construisent les vaisseaux hollandois. Inscrit dans le nombre des charpentiers, sous le nom de Maître-Pierre, il travailloit, il conversoit familièrement avec eux; et en les quittant, le soir, il alloit chez lui, dans une

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maisonnette qui existe encore aujourd'hui , non pas
se reposer, mais prendre des leçons de géographie ,
de géométrie , d'histoire , et de langue allemande et
angloise. Tandis qu'il manioit dans les atteliers de
Sardam, le compas et la hache, il observoit de loin
la manœuvre des cours, envoyoit des ordres à la sienne,
faisoit marcher une armée vers la Pologne, et une autre
vers la Turquie, et remportoit des victoires, tout en
radoubant des vaisseaux.
· Pour mieux se perfectionner dans cet art mécanique,
sur lequel il fondoit l'espérance d'un commerce et
d'une navigation inconnue en Russie jusqu'à lui , il
partit pour l'Angleterre où il travailla , selon la méthode
angloise , à la fabrique d'un navire qui se trouva un
des meilleurs voiliers de la mer. L'art de l'horlogerie,
la fonderie des canons, la filerie des cordes , l'impri-
merie et une foule de métiers et de manufactures occu-
pèrent son temps et sa main : car, ne voulant

pas

être savant à demi , il se faisoit d'abord écolier, ensuite artisan , et enfin professeur dans chaque science. C'est ainsi qu'il apprit à fond la marine , la tactique , l'économie, la jurisprudence , les arts , les mæurs de toute l'Europe.

Il acheva l'éducation laborieuse qu'il se donnoit à soi-même, à l'âge de vingt-deux ans, laissant par-tout une grande réputation et pas la moindre dette. Malgré sa parcimonie , il manqua d'argent à Londres. Des marchands lui offrirent dent mille écus, pour obtenir de lui la permission d'importer du tabac en Russie. Les patriarches Russes, dans leur ignorance bestiale, avoient excommunié quiconque fumeroit ou prendroit du tabac : chaque éternuement, causé par cette poudre irritante , leur sembloit un danger ou un péché mortel : leur fanatisme alloit jusqu'à fendre les narines aux transgresseurs d'une loi si bête. Le czar qui ne craignoit ni les étêmuemens, ni les excommunications , ni les bourreaux, ni les patriarches, permit la vente du tabac, Cette permission causa une guerre civile , et précipita le retour du czar dans ses états.

Des prêtres hypocrites qui croyoient la lumière dangereuse pour leur autorité ; des boyards abrutis qui

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regardoient le travail comme une dégradation de la noblesse ; de turbulens gendarmes, nommés Strelitz ennemis du prince et de la discipline ; des magistrate pervers qui trembloient d'être jugés eux-mêmes par le czar ; enfin la princesse Sophie, de qui l'ambition s'agitoit , se désespéroit dans sa prison religieuse, firent camse comnune et levèrent ensemble l'étendard de la révolte.

Le patriarche donna le signal , en dévouant aux flammes éternelles ceux qui fumoient du tabac. Les strélitz se mirent à les brûler, dès ce monde. Mais le régiment étranger que le czár prévoyant avoit dressé, et à obéir, et à combattre et à fumer, marcha contre les rebelles et les défit. Aussi diligent et aussi intrepide que ses soldats , Pierre parut à l'improviste , et profitant de la terreur qu'inspira sa présence inattendue , et de l'occasion que lui présentoit la fortune pour opérer tant de réformes, il commença par celle des strélitz. Ils étoient en Russie, ce que les jannissaires sont à Constantinople , et ce i que les gardes Prétoriennes avoient été à Rome, c'est-à-dire les arbitres du trône et les oppresseurs du peuple. Les uns, dispersés en province, y pilloient les campagnes, les autres, servant à la cour, en extorquoient les graces ; d'autres, placés à la garde des citadelles, se mutinoient contre leurs officiers qu'ils cassoient et hachoient en pièces, traînant leurs cadavres dans les rues, et clouant leurs têtes sur les portes de leurs maisons. Pierre châtia, mais imita leur barbarie : non content de les désarmer, non content de les dissoudre , il en fit mourir deux mille , et relégua les autres , avec leurs femmes et leurs enfans dans les déserts glacés de la Sibérie.

Ce coup décisif frappé, tout le reste s'applanit devant le czar. La réforme de l'église , que l'on croit par-tout difficile et dangereuse , ne le fut point pour lui, parce qu'il ne capitula pas avec la superstition, et ne lui laissa pas

le

temps, ni de s’armer de la foudre, ni de se masquer de la controverse. Il alla droit à elle, et abattit, pour ainsi dire, sa tête , en détruisant cette dignité patriarcale , émule et antagoniste de l'autorité souveraine. A cette papauté grecque, il substitua un cor

seil de religion , un synode composé de plusieurs prélats, qui, choisis par le prince, lui demeurent soumis. Il rédigea lui-même la constitution civile de son église et le serment des ecclésiastiques fonctionnaires.

Voici le préambule de la constitution : Nous avons pris sur nous le soin de donner de bons réglemens au clergé, suivant l'eremple des rois les plus célébres par leur piété et leur sagesse.

Voici la formule du serment : Je jure d'être fidèle et obéissant serviteur et sujet à mon naturel et véritable souverain , et je reconnois qu'il est le juge suprême du collège spirituel formé par les évêques.

Ces évêques sont nommés par la cour et sacrés par le synode. Un commissaire du czar, assiste à toutes · les délibérations , et oppose son veto absolu à tout décret, à tout mandement contraire à l'état. Les longues querelles du sacerdoce et de l'empire qui avoient agité la Russie , ont cessé du moment qu'a cessé la doctrine schismatique d'une double puissance. Pierrele-Grand n'a pas brisé l'encensoir, mais il a empêché ceux qui le portoient, d'y jeter, avec des grains d'encens, le salpêtre de la rebellion. Dès lors on a prić Dieu en paix: et l'on n'a plus excommunié, ni persécuté , ni soulevé personne , pour du tabac, od d'autres fantaisies non moins innocentes.

Catherine Il a completté, depuis, la réforme des popes ou prêtres grecs , en rétablissant parmi eux l'égalité des fortunes en ôtant aux évêques les biens immenses qu'ils avoient usurpés, en répartissant le trésor de l'église sur ceux qui la servoient, en leur assignant un salaire conforme à leur dignité et proportionné à leurs fonctions. Les millionnaires de l'église sont devenus des missionnaires, et qui plus est des mathématiciens : ils ont appris à travailler et à compter.

L'un d'eux, le seul qui fât alors instruit , l'évêque de Novogorod aida Pierre-le-Grand à régler le calendrier. L'année commençoit en Russie au mois de septembre, parce que, disoit-on, le monde avoit été créé en automne. On fit sentir aux dévots que toute saison étoit bonne pour le créateur: mais que tout calendrier n'étoit pas commode pour l'histoire ni conforme au

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