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Suite de la Géographie universelle.

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A Pologne est un des états les plus anciens de l'Europe , et qui mérite le mieux une description soignée. Ses habitans descendent des Sarmates, peuple belliqueux, inconstant, et connu pour être la meilleure cavalerie du Nord. Voisins des Tartares, ils avoient autant de valeur, plus de génie et moins de grossièreté. Leur figure étoit aussi moins sauvage et plus brillante ; et c'est pourquoi on les nommoit des Tartares embattis.

Cette nation sembloit destinée à devenir la conquérante et la législatrice du Nord. Mais le gouvernement féodal étouffa ses vertus et dén-cura son caractère. D'abord elle n'avoit point de vis. Ensuite elle se donna des chefs sous le titre ve ducs. Ensuite elle obéit à des généraux d'arms qu'elle appeloit Vaivodes. Ensuite elle se so

Mit à des monarques, héréditaires. Bientôt

e ne voulut que des monarques électifs. après

biors elle forma une république', composée de trois ordres , ou plutôt de trois puissances, le roi, le sénat, l'ordre équestre. La majesté resta au roi. L'autorité passa au sénat. La liberté appartint à l'ordre équestre.

Ce qu'on appelle bassement les grands du royaume,, furent les sénateurs - privilégiés, les administrateursaristocrates. L'ordre équestre comprit tout le reste de la noblesse; et c'est de son sein que l'on tire les nonces, c'est-à-dire ceux qui représentent l'ordre équestre dans les assemblées générales de la nation que l'on nomme dietes. Ces nonces , ou ces députés de la noblesse , sont choisis dans des assemblées primaires, nommées diétines, et où les nobles seuls sont admis.

Rome ancienne avoit ses consuls, ses sénateurs, ses chevaliers, ses plébeyens. Ces derniers partageoient la souveraineté avec le sénat et l'ordre équestre ; et ils

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avoient pour s'expliquer et pour se défendre , deux tribuns qui proposoient des lois , nommées plébiscites , et qui pouvoient s'opposer aux décrets du sénat, avec deux mots , liberum veto , ce qui veut dire, au de la liberté, je m'oppose à la loi nouvelle.

Les nonces Polonois se regardent, non comme les tribuns du peuple, mais comme les tribuns de la noblesse, et à ce titre ils ont adopté l'usage du liberum veto; et avec cette formule toute - puissante , ils arrêtent , quand ils veulent, les délibérations d'une assemblée générale.

Pas un mot pour le peuple dans toute cette constitulinn aristocratique. Pas une place pour les plébeyens dans ces resemblées législatives. On diroit que la nation entière consis dans les nobles et les patriciens. Quant aux cultivateurs , anisans, commerçans, gens de lettres, gens de loi, en un muu tuos ceux qui travaillent, ils semblent n'exister que pour dire se bêtes de somme de la noblesse. Un pareil gouvernement est le comble te l'extrava

: on voit bien qu'il a été fondé gance

lei par

ables : ils ont porté l'usurpation et le ridicule aussi loin pouvoient aller : ils ont, avec cette arrogance qui permet de changer jusqu'à la nature des mots, appelé république, un empire où le peuple n'est rien, et royaume, un état où le monarque est bien peu de chose.

Depuis les derniers siècles, le trône a perdu le peu de force qui lui restoit. Comme la royauté polonoise étoit élective, à chaque élection d'un roi, les nobles qui avoient seuls le pouvoir de l'élire , ne manquoient pas de lui imposer les conditions les plus favorables pour eux. Ils gagnoient ainsi à tous les interrègnes.

Ils se présentoient alors pour disputer le sceptre ou pour le vendre au plus offrant. Leur ambition semoit la discorde , et leur vénalité recueilloit l'argent. Enfin par la manière dont ils exerçoient le magnifique privilège

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d'élire leur monarque , ils consoloient tous les royaumes qui avoient perdu et qui regrettoient cette dangereuse prérogative. Nous disons dangereuse , parce que l'expérience a démontré que les choix de l'intrigue sont plus mauvais encore que ceux du hasard ; et que les rois, élus par la cabale , ne valent pas mieux que les rois établis par la naissance.

Les Polonois l'ont bien éprouvé : ils ont vu l'éclat de la couronne se ternir à chaque élection, et le destin du peuple empirer sous chaque règne. Il leur est arrivé cependant deux fois de bien choisir, la première fois lorsqu'ils élurent Sobieski pour roi , la seconde lorsqu'ils ont élu Poniatouski.

Ce dernier, doué d'un esprit supérieur et d'une équité sublime , auroit pu faire beaucoup de bien au peuple Polonois, et d'abord rompre la chaîne qui lie et qui écrase le paysan. Car en Pologne le paysan gémit sous le double fardeau de l'infâme roture et de l'abomi. nable servitude.

Malgré le christianisme , malgré la philosophie , malgré la saine politique , malgré la simple humanité, cinq à six millions de Polonois sont esclaves de deux à trois cent mille. Ceux-ci se croyent d'un autre limon que ceux-là. Ils confondent ensemble le laboureur et le bæuf : ils les logent tous deux, à-peu-près, dans les mêmes étables, et les nourrissent, à peu-près, avec la même parcimonie.

Cependant la Pologne , par sa fertilité territoriale, a été nomméc le grenier du Nord; mais le paysan y meurt de faim à côté du grenier que ses mains ont rempli. A peine lui laisse-t-on sa subsistance pour le récompenser de celle qu'il procure au monde. Quand on enlève le miel d'une ruche , on y laisse du moins de quoi vivre à l'essain des abeilles , et la prévoyance remédie à l'ingratitude. On distingue en Pologne trois classes de paysans :

ceux qui sont d'origine Allemande ; ils jouissent de quelques privilèges dont les naturels du pays sont privés : les paysans de la couronne qui cultivent ses fiefs et ses domaines ; ceux-ci sont moins opprimés, ou du moins ils peuvent recourir à la justice du roi : enfin les laboureurs , esclaves des nobles ; ceux-là sont des captifs, des forçats véritabies. Le seigneur d'un village en est pour ainsi dire le grand-turc. Il peut dépouiller, il peut assommer son esclave , comme il peut dépouiller ses moutons de leur laine, et assommer les bêtes qui traversent son champ. Une première maxime en Pologne, c'est qu'un esclave ne peut intenter un proces contre son seigneur. Une seconde maxime, c'est qu'un seigneur n'est comptable à personne de ses jugemens. Teie soit le code féodal de nos ancêtres. Telle est la jurisprudence des lions Vandales ou Sarmates.

Stanislas 11, dirigé par des maximes plus humaines, à obtenu , à force de sollicitations généreuses, une loi qui prononce la peine de mort contre le seigneur qui tueroit son esclave ; mais la noblesse a éludé encore le châtiment, et a exige que pour convaincre un sei. gneur-assassın , son assassinat fût attesté par deux nobles et quatre paysans. Un noble déposer contre un noblé! il aimeroit mieux voir noyes'cent esclaves.

Ces impitoyables tyrans sont mauvais calculateurs. Leur barbarie envers leurs paysans contribue ; et à dépeupler leurs villages, et à tarir leurs revenus. Le palatin de Mazovie , en. 1760, rendit la liberté à six de ses hameaux. Le nombre des habitans a doublé, et le produit des terres a presque triplé en peu d'années. Ce salutaire exemple n'a été suivi que par un très-petit nombre de seigneurs Polonois, et de ce petit nombre a été le prince Stanislas , neveu du roi. Rien na pu tenter les autres, ni l'éternelle justice, ni l'honneur magnanime , ni même l'intérêt pécuniaire. Un stupide orgueil retrécit les têtes, et une tête étroite devient une tête inflexible.

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Ces despotes, si aveugles sur leur intérêt particu. lier, ont ils été plus clairvoyans sur l'intérét public? Ont-ils défendus leur patrie avec la même constance qu'ils ont défendu leurs usurpations? Ont-ils du moins préservé la Pologne des invasions étrangères ? Hélas ! non, esclaves eux-mêmes , et quelquefois pensionnaires des puissances voisines , ils ont par leurs discordes , et souvent par leurs trahisons, ouvert , livré, sacrifié la république.

C'est ainsi qu'ils ont lâchement souffert le partage que l'Autriche, la Russie et la Prusse ont fait de la Pologne en 1772. Par ce démembrement, concerté entre la dévote Marie-Thérèse, la magnifique Catherine seconde, et le philosophe Frédéric-le-grand, l'Autriche a conquis ou plutôt volé la portion la plus peuplée ; la Russie, la portion la plus étendue ; la Prusse , la portion la plus commerçante. Par ce démembrement la Pologne a perdu, à-peu-près cinq millions de sujets et sept mille lieues de terrein.

Voilà quel a été le fruit de tant de confédérations dont aucune n'avoit pour but l'utilité publique et encore moins la délivrance populaire. Voilà quelle a été la punition de l'aristocratie la plus insensée , la plus indisciplinée et la plus dure. Voilà quel a été le sort inévitable d'un roi sans pouvoir, d'un sénat sans justice, d'une noblesse sans humanité , et d'un peuple sans armez !

On uous demandera quel rôle joue en Pologne le clergé : celui qu'il a joué dans tous les pays įgnorans et superstitieux ; il occupe les premières places et les dignités les moins conformes à l'évangile. L'archevêque de Gnesne est, en même temps, le primat du royaume, le chef du sénat, le légat du pape , le censeur du roi, et roi lui-même, en quelque sorte , dans les interrègnez, pendant lesquels il prend le nom d'Inter-Roi. On le traite d'Altesse et de Prince. Il a , comme le monarque,

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