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puis morceler mes terres, et n'acquitter ainsi par morceaux : on m'annonce des acquéreurs qui, dans un an , acheteront ces terres : elles passent pour valoir cent mille écus. Je vais vous donner des billets pour cinquante mille écus, divisés en différentes sommes. Ces billets peuvent vous servir pour acheter vousmême en commun la moitié de ces terres et vous les partager; ou bien ils seront échangés en argent, à mesure que je recevrai le prix de la vente. Mais comme d'ici là vous perdriez l'intérêt de votre créance., et comme c'est de mes fermes que vous achetez les grains, les fourrages , les légumes, les bois qui vous sont nécessaires , je vais ordonner à mes fermiers de recevoir vos billets comme argent comptant. Voilà pourquoi je les divise en petites sommes. De petites sommes en argent vous serviroient à l'achat des denrées dont vous faites le commerce: de petites sommes de papier vous procureront ces mêmes denrées au taux courant, vous aurez en eux une monnoie aussi courante et plus commode, puisque vous tirez de moi toutes vos fournitures. C'est là, mon cher frère , la véritable peinture de l'assignat, donné par la nation aux créanciers de la nation, aux stipendiés de la nation , à tous ceux enfin qui achètent et dépendent de cette nation. Rien n'étoit plus nécessaire å l'Etat. Par-là, il s'acquitte d'une dette désastreuse ; par-là, il s'affranchit d'un intérêt exorbitant; par-là, il se dispense d'ajouter à la masse des impôrs une surcharge nouvelle ; par-là, il fournit aux villes et aux villages une monnoie , un numéraire qui va faciliter la substance des ouvriers et le travail de la culture ; par-là, il déconcerte , il déjoue tous les comptots des mécontens qui voudroient renverser la constitution en renversant la fortune publique ; par-là, enfin, il réussit à mettre en vente et en circulation cette quantité immense de biens que le clergé s'étoit appropriés, qu'il enlevoit au commerce , qu'il mendioit de la faveur des cours, qu'il employoit pour ses plaisirs ou pour ses parens et non pour les pauvres ni pour les églises, qu'il n'avoit donc pas le droit de retenir, et auxquels on supplée par

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des émolumens proportionnés et des salaires honorables. Si donc, quelque prêtre excommunie les assignats , sois sûr qu'il regrette son abbaye ; si quelqu'ancien noble fait la guerre aux assignats, sois sûr qu'il regrette ses droits féodaux; si quelque magistrat plaide contre les assignats, sois sûr qu'il regrette son parlement; și quelque financier fait semblant de craindre les assignats , sois sûr qu'il ne craint que pour ses papiers ou sa banque ; enfin si l'on étourdit tes oreilles du mot de papier-monnoie , regarde autour de toi la campagne, et dis comme cet avare qui, ayant chez lui une bonne cassette remplie d'or, et regardant une belle maison , disois : j'ai cette maison en petit dans ma cassette. Adieu mon cher frère.

J'ajoute encore un mot. Tu entendras peut-être parler d’un papier, fabriqué au commencement de ce siècle, par un charlatan écossois , nommé Law, et qui produisit unc banqueroute épouvantable. On osera le dire, à toi , qui ignores les papiers et les affaires, que les assignats sont la même chose que ce papier pestiféré de Law. Tu peux répondre , ce que les plus habiles

gens de ce pays ont dit et démontré, que le papier de Law étoit un papier forgé en cachette et au gré des ministres : qu'il étoit hypothéqué sur des revenus déja mangés, et sur une prétendue compagnie qui devoit faire le commerce de Mississipi, à deux mille lieues de la France ; que les courtisans s'emparèrent de ce beau papier et en rempiirent leurs poches; en un mot, que ce papier étoit le contrat de la fraude et de la tyrannie. Le papier-assignat, tout au contraire, ne pourra jamais passer la mesure prescrite par l'assemblée , ni l'hypothèque assignée pour lui ; cette hypothèque n'est , pas au Mississipi, ni en l'air : elle est en excellente terre , et pour ainsi dire à nos pieds ; les ministres les courtisans , Ms rois n'y peuvent prendre un sol ni ajouter un diard ; et l'assignat doit être considéré, chéri, comnie LA VÉRITABLE MONNOIE DE LA CONSTITUTION. Pour t'en convaincre mieux, je joins ici un papier qui vaut un assignat ; c'est un catéchisme

sur cette monnoie : il m'a été donné par notre député qui a réduit cette grande cause à des questions et des réponses intelligibles, les voici :

Qu'est-ce qu'un assignat ?

C'est une délégation, ou un mandat sur les terres et immeubles de la nation, ci-devant appelés biens du clergé et domaniaux. Ce mandat est tantôt de trois cent livres , tantôt de mille francs , tantôt de trois cent livres, tantôt de deux cents ; peut - être même que l'on en fera d'une moindre somme , afin de faciliter davantage leur cours.

Pourquoi a-t-on rendu l'assignat une monnoie courante ?

La nation ayant considéré qu'une foule de circonstances malheureuses avoient fait cacher ou fuir l'argent , elle a compris combien il importoit d'y suppléer par un papier qui eût comme l'argent, une valeur réelle , et qui cependant ne fût pas exposé à être transporté en pays étranger et à nous laisser de nouveaux sans numéraire, c'est-à-dire , sans monnoie. Tel est heureusement l'assignat, quoique ce soit un papier, il est solide comme la terre qu'il représente ; et quoiqu'il serve de monnoie, il ne peut guères sortir du royaume où est située son hypothèque, et od est concentrée sa valeur.

Mais pourquoi l'assemblée nationale a-t-elle décrété huit cents nouveaux millions d'assignats ?

Afin de rembourser une grande partie des créanciers de l'Etat, et d'épargner ainsi la masse des intérêts qu'elle leur payoit , et qu'elle auroit été obligée d'ajouter à la masse des impôts. Un autre avantage de cette opération, c'est d'accélérer la vente des do maines, qui , par leur étendue et leur richesse , doivent libérer la monarchie obérée si long-temps. Cette vente comblera , en quelques années, le déficit monstrueux, creusé pendant plusieurs siècles. N'est-il pas à craindre que cette augmentation d'assi

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gnats monnoie , rendantda monnoie plus commune, ne rendent les denrées plus chères.

Non , pour deux raisons. La première est que la France depuis long-temps n'avoit pas une quantité de monnoie proportionnée à celle de ses denrées, et de ses possessions. On étoit donc forcé de donner à crédit les marchandises, ce qui les renchérissoit. La seconde raison, c'est qu'à mesure que la monnoie augmentera , le travail augmentera de même et multipliera les denrées, ce qui rétablira la proportion. Il n'en est pas d'un royaume vaste et fertile comme d'un Etat stérile ou borné. Trop de numéraire , peut affamer un peuple qui a peu de productions ; mais il aide à mieux nourrir un peuple qui peut faire pro: duire sans cesse ,

à la terre et aux arts un *surplus nécessaire. Aussi avoit-on dit que le luxe enrichissoit les grands Etats et ruinoit les petits.

Et si les assignats tomboient au-dessous de leur valeur, les denrées ne s'éleveroient-elles pas au-dessus de leur prix ? quand la monnoie vaut moins, aut davantage.

Céla est vrai ; mais cela ne peut arriver auk assignats que par la plus injuste défiance, que par

la plus coupable intrigue, que par la cabale des mauvais citoyens , ou par la terreur panique des bons.

La loi fixe le prix de l'assignat. La terre est le garant de la loi : à moins

que
la terre ne

soit avilie ou la terre détruite , l'assignat doit garder sa valeur : pour qu'il baisse , il faut que l'aristocratie hausse ; cela n'est pas à craindre avec- tant de bayonnettes qui la tiennent en respect.

Cependant les assignats , déja mis en circulation, n'ont-il pas perdu contre l'argent?

i Oui ; mais ils cesseront de perdre , quand on laissera les marchands d'argent accourir en. foule. C'est la rareté d'argent qui le rend si cher. C'est aussi parce que les assignats n'étoient pas divisés en sommes assez petites pour fournir aux petites dépenses. Enfin c'est que l'on ne voyait pas la vente des

il en

biens ecclésiastiques assez prochaine , pour persuader les incrédules et rassurer les gens timides. Aussitôt que la vente commencera , les assignats auront la vogue, et alors peut-être on verra l'argent, qui fuyoit, revenir et courir après eux.

Quel sera l'effet de cet heureux changement?

De ranimer la circulation et le commerce; de procu. rer des secours à l'industrie et à l'indigence ; de faire baisser le taux de l'intérêt et des emprunts; d'aider à l'établissement des manufactures, au défrichement des terres, à l'exportation et à l'importation des denrées, d'une province à l'autre, de tirer, comme par miracle, nos villages et nos villes du découragement de la famine. L'émission des assignats fera le même bien au peuple que la pluie aux terreins desséchés et aux plantes flétries.

Mais , puisque ces assignats doivent servir à l'achat des biens nationaux, et doivent s'éteindrë en les payant, nous n'aurons qu'une abondance passagère et trompeuse , et cette monnoie cessant tout-à-coup, nous serons replongés dans la disette. Que répondrezvous à cela ?

Je réponds que les biens nationaux ne peuvent pas se vendre tous à la fois, et qu'ainsi l'assignatmonnoie ne diminuera que peu à peu. Dans l'intervalle on

verra le calme renaître. L'or et l'argent, enfouis par la crainte , sortiront de leur cachette. Les terres mieux cultivées, les fermes rétablies, les atteliers entretenus produiront un excédent considérable de denrées et de marchandises. Nous vendrons cet excédent aux étrangers qui nous rapporteront l'excédent de leurs métaux, et par-là grossiront les nôtres. La nation, veillant elle-même sur ses intérêts par ses représentans , ne permettra plus les guerres. inutiles, ni les déprédations obscures, ni les emprunts onéreux, ni les impôts excessifs. Tant de bénéfices à la fois formeront un revenu, un trésor public qui. suppléera de reste aux assignats , quand la vente' ache

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