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assistans se prolongeoit encore. Il fut enfin rompu par les questions qu'on se mit à faire à ceux qui passoient pour les plus habiles. Car ces bonnes gens n'étoient point tenus par sotte vanité si commune dans les villes ; ils ne craignoient point de demander ce qu'ils ne savoient pas ; ils aimoient mieux paroître un moment ignorans, que de l'être toujours. Les petits débats que ces questions occasionnèrent, firent voir à M. Etienne qu'il avoit été assez bien compris ; c'étoit le nombre plutôt que la force de ses raisons qui embarrassoit un peu les esprits de l'auditoire villageois. N'en seroit-il pas de même de nos lecteurs ? En ce cas, comme M. Etienne proposa à ses concitoyens de leur répéter son discours , nous proposons aussi à nos lecteurs de le relire. Heureux si nous. obtenons des villageois qui nous lisent , la même confiance que M. Etienne a trouvée dans le village qui l'écoute !

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Quel plaisir m'a fait ta réponse ! Ma bonne Simonette existe ! elle ne m'a point oubliée ; elle t'a parlé de moi avec attendrissement !.... Elle n'a jamais quitté la terre qui l'a vu naître; elle possède une jolie petite maison et un beau verger : elle vit dans une douce indépendance , au milieu de sa famille ; elle est aimée dans son village et n'a point d'ennemis : voilà le vrai bonheur? Et il ne peut être aussi pur que dans l'état obscur et paisible où le ciel t'a placée. N'en doute pas , ma chère Marianne , la plus heureuse de toutes les conditions , est celle des habitans de la campagne ,

lorsqu'ils sont vertueux, et qu'ils jouissent d'une honnête

la

aisance. Souvent dans ton état , on envie le sort des gens riches et puissans , faute de connoître leur véritable situation. Quels plaisirs peuvent procurer les richesses ? celui d'avoir des beaux habits. Mais tu conçois facilement que l'habitude ôte bientôt tout le prix d'une telle satisfaction. Lorsque dans ta première jeunesse , je te donnai une croix d'or etunjuste de linon, tu vins à la danse avec tout le rayissement que peut éprouver dans un bal, la dame la plus magnifiquement parée : le dimanche d'ensuite , ta joie fut moins vive , et enfin elle se dissipa tout-à-fait. Il en est de même parmi nous ; et même comme notre parure est plus incommode que vôtre , nous nous en dégoûtons promptement. On nous donne , en nous mariant , des diamans ei des bijoux , que nous ne portons jamais, et nous préférons une robe de mousseline ou de toile aux plus belles étoffes de soie brodées d'or et d'argent. Par la même raison, on habite avec indifférence un superbe palais. Le sommeil et l'appétit sont les fruits du travail, et je t'assure que tu dors mieux , et que tu dînes avec plus de plaisir , que toutes les reines et toutes les impératrices du monde. Enfin une multitude de domestiques cause beaucoup de dépense et d'embarras, et l'on n'est bien servi que par une bonne servante et ses enfans. Ajouter à tout cela que lorsqu'on a une grande fortune , il faut s'occuper sans relâche des soins les plus ennuieux ; compter tous les jours avec son cuisinier , son maître d'hôtel, son intendant ; surveiller ses domestiques , vérifier , arrêter les mémoires de ses ouvriers ; soutenir des procès , visiter des terres , etc. : toutes ces peines ne préservent ni d'être trompé , ni d'être volé, très-souvent; mais si on ne les prend pas', 'on fait des dettes', on est assiégé, poursuivi par des créanciers , çt l'on finit par se ruiner. . Tu me répondras sans doute que les richesses peuvent du moins servir à soulager les infortunés, il est vrai que c'est là le seul'usage raisonnable et satisfaisant qu'on en puisse faire ; mais quand on habite les grandes villes, il est impossible de secourir tous les malheureux qu'on rencontre : on éprouve sans cesse le chagrin mortel de voir une misère affreuse qu'on ne peut adoucir : d'ailleurs, on est souvent trompé par des imposteurs ; on place mal ses bienfaits, et avec les meilleures intentions, on a continuellement le regret de n'avoir pas fait tout le bien qu'on auroit pu faire. C'est ce qui n'arrive point dans ta condition : on connoît dans son village, tous les malheureux qui méritent véritablement d'intéresser; on ne sauroit être abusé sur leur situation et sur leur conduite. Ta fortune ne te permet pas de distribuer autant d'argent et de secours, que le riche habitant des villes en peut répandre ; cependant tu donnes ce que tu peux donner ; ton mérite est le même aux yeux

de Dieu , et ta satisfaction intérieure est plus pure et plus douce : tu donnes moins, mais tu donnes mieux ; ta charité est toujours utile , parce qu'elle est toujours bien placée. A l'égard de ce qu'on appelle la puissance, les charges importantes , les grands emplois : crois , ma chère Marianne', que ce sont de pesans fardeaux ; ils privent du premier de tous les biens , (la liberté). Ceux qui gouvernent les autres, n'ont plus le droit de vivre pour eux-mêmes ; s'ils se conduisent mal dans leurs pla'ces , ils doivent être (quels qu'ils soient) punis par

les lois , chassés et déshonorés ; s'ils se conduisent parfaite

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ment, ils sont de vrais esclaves., entièrement dévoués au bien public : loin de les envier, on doit également les plaindre et les admirer : la reconnoissance et l'amour du peuple , sont les seules récompenses qui puissent les dédommager de leurs peines et de leurs travaux, je t'ai peint rapidement une partie des inconvéniens inévitablement attachés à la condition des riches habitans des villes ; mais il en est encore dont je ne t'ai point parlé et qui , sans doute , est le plns insuportable de tous : c'est une maladie contagieuse et funeste, qui n'a jamais pénétré dans les bameaux : en un mot, c'est l'ennui , juste punition de la mollesse , que le cultivateur laborieux ne connut jamais , et qui consume le riche oisif, au milieu de l'abondance et des plaisirs. Je sais que dans ton état il est arrivé quelquefois que de grandes peines, une affreuse misère , ont fait prendre des résolutions désespérées ; mais a-t-on vu jamais un paysan à son aise jouissant d'une bonne santé , aimé de sa femme et de ses enfans , se dégoûter subitement de la vie , s'ennuyer de tout, s'attrister sans sujet et mourir d'un chagrin sans cause ? Eh bien, rien n'est plus commun parmi nous , et souvent cet ennui profonb , invincible, porte le malheureux qui l'éprouve à s'arracher la vie. Ainsi cette froide langueur produit tous les effets violens du déses. poir; elle conduit au crime, à l'oubli des devoirs les plus sacrés de la nature et de la religion. L'infortuné qui en est atteint, ne desire que la mort ; si ses amis l'interros gent', ou si une famille en pleurs, therche à ranimer Śa sensibilité, il ne répond que ces móts affreux : JE NE PEUX PLUS AIMER..... JE SUIS LASSÉ DE VIVRE. Si l'on insiste en lui représentant qu'il possède toutc e qui peut tendre heureux, il répète : JE SUIS LASSE' DE VIVRE...... et il s'éteint ; il expire dans les bras de ses enfans, en prononçant ce farouche discours : concevras-tù, ma chère Marianne , cet horrible endurcissement ?.... La bonne fermịère qui s'occupe de son ménage , et l'honnête laboureur qui cultive,son champ , ne comprendront jamais que cette folie monstrueuse puisse exister; cependant les exemples en sont très-fréquens. On a vu? aussi dans tous les temps, des hommes en place quitter tout-à-coup de hautes dignités et une grande fortune pour aller vivre obscurément à la campagne ; et on a même vu souvent des rois et des reines renoncerau trône, et préférer la solitude à tout l'éclat de la grandeur. On se dégoûte de l'ambition, de l'autorité d'une couronne, etc. ; mais on ne se lasse point de la nature et de la vie champêtre. Ah ! ma chère Marianne , si tu connoissois comme moi et les grandes villes, et les cours, et les gens riches , et ce qu'on appeloit autrefois LES GRANDS SEIGNEURS , tu aimerois mieux encore , s'il est possible , ta condition et les bons villageois ayec lesquels tu dois

passer ta vie.

Évènemens.

PHILADELPHIE, dans l'Amérique septentrionale. Avant de

se séparer , le Congrès des Etats-Unis a donné un décret solennel qui assure aux créanciers de ces Etats le payement successif de la dette publique, et répartit sur chaque terre un impôt consacré à ce devoir. Les sauveurs de l'Amérique septentrionale ont reconnu, ainsi que les libérateurs de la France, que la liberté seroit compromise et diffamée, si elle débutoit ou finisssoit par

la banqueroute.

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