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des moyens d'instruction pour nous et nos enfans , tant d'autres avantages qui nous manquoient? Si donc, mes amis , nous retirons plus sans qu'on nous demande davantage , convenons que nous avons fait un bon marché ; car enfin quand ma ménagère revient du marché, au lieu de la gronder d'avoir dépensé un écu de plus, je commence par regarder şi la marchandise est bonne et s'il y en a beaucoup.

Mais voici, un autre calcul. J'ai supposé que la nation entière · payeroit une somme égale d'im-, pôts. Eh bien ! il me paroît certain que quand même la nation en général payeroit une plus forte somme, nous autres habitans de la campagne, nous en payerons une moindre. Car d'abord ce que nous coûtoient la dîme, les droits de chasse et de colombier, les péages, les bannalités et ceux des droits féodaux qu'on a supprimés sans rachat, tout cela nous reste en pur bénéfice. Ensuite on fait contribuer les privilégiés, on charge ces habitans des villes, qui ayant leur fortune en papier, trouvoient moyen de se soustraire aux impôts ; et comme tous ces gens acquitteront une grande partie des taxes, les nôtres doivent diminuer d'autant. Il faut bien aussi compter pour beaucoup la suppression de la gabelle, la moitié seule de son produit sera remplacée. Nous y gagnerons encore les frais énormes qu'elle coûtoit par la difficulté de la percevoir. Nous y gagnons l'affranchissement des gênes et des vexations qu'elle entraînoit. Nous y gagnons la facilité d'élever des bestiaux, et les engrais que ces bestiaux nous donneront. La gabelle supprimée est pour nous une charge de moins et un revenu de plus.

Ces raisonnemens sont simples. Mais en voici qui demandent plus d'attention : suivez-moi et voyons si je saurai vous dire en une heure ce qu'il m'a fallu une semaine pour trouver. Il s'agit des facilités qu'un meilleur gouvernement nous

donnera pour payer l'impôt.

J'avois cru jusqu'ici, et répété souvent avec vous, que c'étoit l'impôt qui appauvrissoit et ruinoit le peuple. J'ai reconnu cette erreur. Car si cela étoit , Ies nations qui payent le plus d'impôts devroient être les moins riches; mais au contraire, c'est presque tou. jours chez les peuples les plus pauvres qu'il y a moins d'impôts. Les Anglois en proportion de leur nombre contribuent deux fois auiant, et les Hollandois trois fois plus. Leurs campagnes cependant fleurissent dans une heureuse abondance ; au lieu qu'une grande partie des Italiens, les Espagnols et les Turcs qui ne sont soumis qu'aux plus foibles taxes , croupissent dans la détresse et dans la servitude. Car les contributions d'un peuple sont un rempart de sa liberté , en même temps qu'ils en sont une preuve.

Voici donc, mes amis, comme j'explique ces exemples. Le gouvernement ne peut pas toujours diminuer les taxes du peuple ; mais il peut et il doit toujours lui fournir les moyens de les acquitter sans peine. N'est-il

pas
vrai

que les deux ou même trois cents livres que payera mon champ cette année , me coûteront moins à donner , si mon champ me rapporte davantage ? Et de même , les ouvriers et journaliers ne payeront - ils pas plus facilement l'impôt , s'ils ne manquent point de travail, et si le prix des Journées est meilleur ? Voilà pourtant les avantages que doit procurer le nouveau régime à la plupart des campagnes. Tant d'abus, tant de jouissances d'ambition et de vanité qui attiroient à Paris ou à la cour tous les riches propriétaires , n'existent plus. Ces gens-là demeureront toujours ou plus long-temps dans leurs terres. Tous les juges, tous les administrateurs, chefs et subalternes n'habitoient que la capitale et quelques grandes villes. Mais aujourd'hui les départemens , les districts , les tribunaux également distribués sur toute la surface de la France ,placent au milieu de nous une foule d'hommes aisés ; lesquels, consommant nos denrées en détail, nous les payeront mieux que le marchand qui les achetoit en gros, pour les aller revendre plus loin. Doutezvous que ces avantages ne vous rendent vos contributions plus légères ?

J'ai eu" quelquefois occasion de me trouver dans un pays peu fertile , et dont les habitans même n'avoient qu'une médiocre industrie, et pourtant le peuple s'y plaignoit peu des impôts , et paroissoit les acquitter sans peine. J'en demandai la raison. C'est , me répondit-on, parce qu'il y a beaucoup d'argent dans le pays. Cette réponse me donna bien à penser. Voyons ce qu'elle veut dire. D'abord, comme l'impôt se paie en argent, il faut que ceux qui le payent puissent s'en procurer aisément. C'est ce qui arrivera , si nous trouvons près de nous beaucoup de gens qui troquent leurs écus contre nos denrées ou notre travail. Ce n'est pas tout. L'argent même que nous déboursons pour l'impôt, il faut qu'il nous revienne le plus promptement possible. C'est ce qui doit arriver. Car au lieu d'envoyer, comme autrefois, à Paris, presque tout l'argent des impôts d'une province, on en laissera dans les caisses du département une très-grande partie , pour acquitter les dépenses, qu'on appelle locales, parce qu'elles se font sur les lieux. Or, comme cet argent sert à payer foule d'administrateurs, de juges et d'hommes employés au service public, ces hommes-là par leur dépense particulière , nous rapporteront, en grande partie ce qui sera sorti de nos mains. Une autre partie nous reviendra de même, par ce grand nombre de propriétaires', que le nouveau régime fixera dans les campagnes. Car, mes amis, j'ai fait une découverte singulière,

que les hommes qui travaillent, des hommes laborieux et industrieux, comme nous, ne font guère que l'avance de l'impôt, puisque cet argent nous est, pour ainsi dire , rendu par tous ceux à qui nous vendons nos marchandises, nos ouvrages ou notre peine : et qu'ainsi il n'y a que le riche oisif pour qui l'impôt soit un sacrifice complet et absolu , car il n'y a que lui à qui personne ne le rende , parce que , ne travaillant

pas,

il : gagne rien avec personne.

N'avez vous pas souvent ouï dire que l'argent circule , comme on le dit du sang qui parcourt sans cesse toutes les veines du corps humain, du sommet de la tête à la pointe des pieds? Eh ! bien, c'est là cette cir

cette

c'est

ne

culation utile de l'argent. Plus elle est régulière et fa. cile, plus aisément nous subsistons, et sur-tout nous contribuons. Or il est aisé de voir que désormais l'argent doit circuler, parmi nous, plus vite et plus abondamment, puisqu'il restera dans ce pays plus d'argent et plus de personnes qui en dépensent.

Est-il donc un seul d'entre nous qui ne doive se ressentir de ces nouveaux avantages ? Les plus pauvres méme et les moins habiles, ceux qui n'ont d'autre industrie que la force de leurs bras ; tireront un grand

rofit de ces changemens, et la foible taxe qn'on leur dimande, sortira sans effort de leurs mains. Malheureux par l'inégalité des lois autant que par leur propre détresse, nis se trouvoient tellement à la merci des riches , qu'ils étoient obligés de vendre leur travail au plus bas prix. Mais aujourd'hui qu'ils jouissent d'une plus grande liberté, que des secours leur seront distribués, aujourd'hui

que des travaux publics seront établis, en même temps que les travaux particuliers se multiplieront, ces pauvres gens, moins pressés par la misère et par la crainte , auront des moyens sûts de soutenir leurs salaires à un taux plus juste , et ils pourront

enfin nourrir leurs enfans du fruit de leurs sueurs mieux récompensées.

Enfin, mes amis , la manière de percevoir l'impôt donnera encore de grandes facilités pour le payer, Les administrateurs n'ont pas moins changé que l'impôt. Les anciens se croyoient les maîtres du peuple , les nouveaux se regardent comme les serviteurs et les commis. Les anciens ne s'embarrassoient que de nous faire payer et vîte et beaucoup , les autres choisiront pour nous demander la taxe , les

temps les plus commodes pour nous. Nos paiemens se feront en différens termes et par portions déterminées. Nous n'aurons , pour ainsi dire , à faire la dépense de l'impôt qu'à mesure de nos recettes, et nous ne serons plus obligés, comme autre fois, de vendre à perte nos grains et toutes nos denrées, pour satisfaire la tyrannie du collecteur, et sauver la ruine des records.

Me trompai-je, mes amis, et n'êtes-vous point d'a

vis , què payer plus commodement, c'est dėja payer moins; que payer autant, quand on fait mieux ses'affaires, c'est en effet moins payer; que même retirer plus de services pour une égale contribution, ce seroit encore avoir moins contribué, et qu'ainsi , quand même les impôts ne se trouveroient point diminués pour quelques - uns , ou pour chacun de nous, il est impossible que nous n'éprouvions pas tous un soulagement véritable. Et si nous ajoutons encore ce que j'appris hier d'un brave citoyen de Paris qui visitoit ces tons, dans la vue d'y acquérir des biens nationaux, nous nous réjouirons pour l'avenir encore plus que pour le présent. Nous pouvons, disoit-il , compter sur une prompte et graduelle diminution des impôts , puisqu'il y en a presque un tiers consacré à payer des intérêts viagers, qui s'éteindront avec ceux qui en jouissent. Il m'expliqua fort bien comment cette partie de la dépense publique finissant, nous serions dispensés d'autant d'y contribuer. Et moi , mes amis , j'embrassai cette espérance, et je me dis : voilà un fonds tout trouvé pour la dot de ma fille et l'aisance de mes vieux jours.

Voilà ce que j'avois à vous dire sur l'impôt. Vous voyez combien nous avons lieu de nous rassurer et de chérir tous les effets de la révolution. « Ne soyez donc “ plus étonnés de l'air calme et serein avec lequel j'ai » commencé un entretien si sérieux. Croyez-moi; mocis quez-vous des menaces, des alarmes dont on vient » sans cesse vous tourmenter. Ceux qui vous crient que

vous paierez énormement, vous trompent comme ceux » qui vous disoient que vous ne paieríez plus rien. At» tendez done tranquillement que vos contributions » soient fixées. N'oubliez pas qu'il faut remplacer celles » détruites. Songezsur-tout, en paiant l'impôt, que c'est "pour vous même qu'il doit-être emplayé., et qu'enfin »s'il manquoit, la Nation, vous et moi, nous serions » tous perdus n.

A meşure que le sage-Etienne parloit, l'assemblée avoit paru redoubler d'attention : il y avoit même quelque temps qu'il avoit cessé, et le long silence des

ور

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