Page images
PDF
EPUB

N. II. ( Page 33.

Extrait du journal de la société des Amis de la constitution.

Séance du 24 juin 1791.

M. Drouet, maître de poste à Sainte-Menehoult.Vers sept heures et demie du soir, deux voitures relayent à la poste; en attelant les chevaux, je crois reconnaître les traits de la reine, ainsi que ceux du roi, que j'avais vu empreints sur un assignat de 50 livres.

L'arrivée subite d'un détachement de dragons et d'un autre de hussards, m'avait donné quelques soupçons vagues. Etant seul, et ne voulant pas donner de fausses alertes, je laisse partir la voiture; mais voyant les dragons partir aussitôt que la voiture, je monte à la place d'armes, et crie: aux armes ! Nous montons à cheval, et nous rencontrons des postillons qui nous disent que, quoique en partant on eût dit que c'était pour Metz, on avait donné ordre ensuite d'aller à Varennes. Nous prenons aussitôt des chemins de traverse, et nous arrivons à Varennes, à onze heures. Comme il n'y a pas de poste dans ce lieu, la voiture était retenue par les difficultés que faisaient les postillons de passer outre. Crainte de laisser échapper la voiture, nous courons en avant pour barricader le pont avec des charrettes, parce que, sans cela, au premier bruit, on aurait parti au galop.

Cette précaution prise, nous allons chez le maire le commandant de la garde nationale; nous crions: aux armes! et nous arrêtons les chevaux. Le procureur de la commune interpelle les voyageurs de montrer leurs pas

se-ports. Ils donnent celui de madame de Gertz. Ce passeport est trouvé assez bon, mais nous nous disons : il ne vaut rien, il n'est pas signé du président de l'assemblée nationale. D'ailleurs, si vous êtes étrangers, comment avez-vous assez d'influence pour faire armer des dragons, des hussards. On résolut de les arrêter jusqu'au lendemain. Alors le procureur de la commune fit descendre les voyageurs chez lui. Là, le roi avoua lui-même qu'il était le roi.—« Voilà ma femme, mes enfants, qu'il ne leur arrive aucun mal. Nous lui en répondons sur notre tête.

[ocr errors]

Pendant cet intervalle, les dragons arrivèrent et remplirent la rue où nous étions. Je dis alors à leur commandant que, s'il était assez osé pour faire le moindre mouvement ou tirer sur le peuple, la tête du roi pourrait en répondre. Le commandant de la garde natio nale avait fait conduire deux pièces de canon à chaque extrémité de la rue. M. Douglas, commandant les hus-/ sards, insistait pour voir le roi. « Vous ne le verrez pas, lui dit le commandant de la garde nationale, vous ne lui parlerez pas ;nous allons le conduire à Paris : faites mettre pied à terre à votre troupe. » Il insista; mais à la demande que nous lui fîmes, avec le pistolet sur la gorge, de quel parti il était, il cria; vive la nation! Les hussards faisant encore quelques difficultés, nous criâmes : canonniers, à vos pièces; les canonniers se rangèrent, la Imèche en main. A cette vue les hussards causèrent un moment et se décidèrent à descendre de cheval. Ils avaient eu tort d'avoir peur, car nous n'avions. rien dans nos canons. Enfin ils allèrent mettre leurs chevaux à l'écurie, et furent les premiers avec les dragons de Sainte-Menehoult, à se mêler avec nous pour escorter le roi avec 1500 gardes nationales qui s'étaient rassemblés dans cet espace de temps.

Les applaudissements redoublés couronnent ces détails.

On propose de recevoir, à l'instant, membres de la société les trois citoyens ; cette proposition est adoptée à l'unanimité.

On arrête de plus que la liste des autres citoyens sera ajoutée au procès-verbal de cette séance qui sera imprimé et envoyé aux sociétés affiliées.

Des couronnes civiques sont décernées aux trois citoyens. M. le municipal annonce que le conseil de la commune, outre cet honneur, a arrêté de leur faire présent d'une épée, sur le pommeau de laquelle seraient gravés des détails relatifs à la circonstance. Il dit qu'un citoyen s'est offert pour faire leur buste. Le conseil a accepté cette offre et arrêté qu'ils seront placés dans la salle de l'Hôtel-de-ville.

:

M. Drouet Messieurs, vous nous accordez beaucoup trop d'éloges, la plus grande partie de ce que nous vous avons dit, c'est la municipalité et la garde nationale de Varennes qui l'ont fait.

(On applaudit.)

On décerne une adresse pour remercier la municipalité et la garde nationale de Varennes, qui sont affiliées; c'est-à-dire, comme l'a remarqué un membre, toute la ville.

M. le président couronne les trois citoyens, aux acclamations générales, et nomme une députation pour les reconduire à la municipalité, et se concerter avec elle sur une médaille à frapper en mémoire de cet événement.

(La séance a été levée à minuit. )

Séance du 25.

M. Barnave: Les membres de cette société, qui ont été chargés de ramener le roi, m'ont confié le soin de vous rendre compte des détails de leur mission.

Nous sommes partis, en conséquence du décret de l'assemblée nationale, au milieu de la nuit. A peine le jour nous a-t-il permis de distinguer les objets : nous nous sommes aperçus que le même esprit qui régnait dans la capitale, était également répandu dans tout le royaume.

Arrivés au premier relai, nous avons appris que le roi arrêté à Varennes, était déja en route pour revenir à Paris.

A Dormans, nous savons que le roi que nous avions cru devoir s'arrêter à Châlons, avait passé outre pour venir à Epernay ou à Château-Thierry. Nous apprenons que cette précipitation avait été fondée sur des nouvelles qui ne devaient pas paraître douteuses; car elles venaient de diverses municipalités qui annonçaient que les troupes intéressées à la fuite du roi, étaient tombées sur Varennes, avaient tout mis à feu et à sang jusqu'à Châlons où elles étaient parvenues à la poursuite du roi.

L'inquiétude seule, ou peut-être d'autres motifs avaient donné naissance à ce bruit. M. Dumas qui était chargé des dispositions militaires, rassemble tout ce qui était nécessaire de forces, en garde et en gendarmerie nationale, et nous continuâmes notre route au-devant du roi. Nous l'avons rencontré entre Dormans et Epernay. A trente pas de la voiture du roi, nous arrêtâmes; et, précédés de l'huissier de l'assemblée nationale, nous avons donné ordre au cortège de s'arrêter, ce qui eut lieu à l'instant.

[ocr errors]

Un incident causé par un prêtre que le peuple accu sait d'être réfractaire, causa quelque tumulte qui s'appaisa bientôt ; le prêtre fut retiré fort maltraité par la foule.

Nous nous sommes approchés de la voiture, et M. Pétion, porteur du décret de l'assemblée nationale, en fit la lecture au roi, qui lui répondit qu'il était sensible à la sollicitude de l'assemblée nationale pour la sureté de sa personne, et que son intention n'avait jamais été de sortir du royaume.

Après avoir lu au roi le décret qui constituait l'assemblée nationale, pouvoir exécutif, nous nous adressâmes à la garde qui entourait le roi. M. Pétion lui lut également le décret qui lui ordonnait de suivre les ordres de M. Dumas; la garde répondit par les plus grands applaudissements. Nous nous approchâmes de la voiture, parce que nous avions décidé que deux de nous monteraient dans la voiture du roi et de la reine, et que les personnes dont nous aurions pris la place, monteraient dans la voiture qui nous avait amenés. Nous les priâmes donc de changer de voiture et de se séparer. Ils parurent y avoir beaucoup de répugnance, et préférer de se serrer un peu pour nous faire place.

Nous couchâmes, la première nuit, à Dormans. Le lendemain, l'armée de gardes nationales était prête. A peine avions-nous fait quelques pas, que nous recûmes d'autres nouvelles. On nous disait que la ville de Châlons était prise, et que nous étions poursuivis par une troupe très-déterminée. Alors l'infanterie nous quitta pour nous laisser aller plus vite, et c'est ainsi que nous arrivâmes à la Ferté ; de-là nous sommes entrés à Meaux au milieu d'une population immense. Nous prîmes notre logement chez l'évêque constitutionnel. Entre Meaux et Paris, nous avons été ren

« PreviousContinue »