Page images
PDF
EPUB
[blocks in formation]

AUX ÉLECTEURS

DE LA TROISIÈME CIRCONSCRIPTION

DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE

Je vous dédie ce volume qui contient mes principaux discours, mes diverses professions de foi, mes articles de journaux depuis 1861. Si je n'avais consulté que mon amour-propre littéraire, je n'aurais pas osé entreprendre cette publication, car je me rends compte mieux que personne de tout ce qu'ont de défectueux et de peu digne de la pleine lumière des discours le plus souvent improvisés à la fin d'une séance ou au milieu des ardeurs d'une discussion. C'est le désir de conserver et de resserrer les rapports de sympathie et d'estime, depuis si longtemps déjà établis entre nous, qui a triomphé de tous mes scrupules et m'a décidé à réunir, pour vous en faire hommage, les témoignages les plus importants de mon action politique, depuis le décret du 24 novembre. Aucun signe ne m'a jamais indiqué que l'accord de sentiments et de pensées qui nous a rapprochés ait cessé d'exister ou se soit affaibli. Je n'ignore pas cependant que, pour vous détacher de moi, on vous a dénoncé mes variations; les plus emportés ont dit ma défection. Si, après la publication des documents que je vous soumets, quelqu'un persistait à vous dire que je n'ai

Wormsed 12 June 1941

pas été invariablement attaché à la même cause, inflexiblement dévoué à la même idée, demandez-lui de préciser le jour, l'heure, l'occasion où l'on m'a vu fléchir. Je provoque à voix haute toutes les contradictions, même celles de la mauvaise foi et de la haine, et je les attends sans crainte.

Je n'ai pas l'infatuation de croire que je ne me sois jamais trompé, ni la sottise de prétendre que je ne rectifierai jamais aucune de mes opinions. Seulement je vous affirme que si l'étude ou l'expérience, devenue plus longue, modifiait mes principes d'une manière fondamentale, je n'hésiterais pas à vous en avertir moi-même, et à déposer entre vos mains un mandat que je ne saurais plus conserver avec dignité, sans une nouvelle consécration. Mais jusqu'à présent, l'expérience et l'étude n'ont fait que m'enraciner da vantage dans les convictions qui m'ont valu vos suffrages, et plus que jamais c'est de l'étroite alliance de la démocratie et de la liberté que j'attends la pacification, le développement, la splendeur de notre patrie.

Dans des jours de défaillance, alors que personne ne recherchait un poste sans gloire et non sans péril, vous, ô mes chers électeurs, dont le cœur intrépide n'a jamais connu les défaillances, vous m'avez confié la mission de représenter la grande cause du gouvernement libre et d'empêcher que la chaîne de nos traditions parlementaires ne fût interrompue faute de quelques anneaux. Non-seulement j'ai été un des CINQ, mais j'en ai été le premier en date, et mes deux compagnons les plus vaillants n'étaient point encore à la Chambre, lorsque j'ai attaqué la loi de sûreté générale. Qui donc a pu espérer que je deviendrais infidèle à un tel passé ? Qui donc a pu le craindre?

Lorsqu'il en sera temps, je vous expliquerai quel a été mon rôle lors des réformes de janvier dernier. Croyez en attendant, sur ma simple parole, qu'il a été digne de vous et de moi, et que je n'ai rien fait, rien dit qui ne se puisse avouer devant les juges les plus sévères.

La voie que je me fraie avec tant de peine est difficile, mais au bout se trouve le succès et surtout l'honneur, quoi qu'il arrive. Jusqu'à présent, il est vrai, je n'y ai rencontré que des amertumes. Mais n'est-ce pas la condition de tous les hommes politiques qui poursuivent les longs desseins? Washington n'a-t-il pas été traité comme « un vil filou », La Fayette comme un niais, Carnot comme un démagogue, Benjamin Constant comme un renégat, Casimir Périer comme un misérable, Lamartine comme un déclamateur, Cavour comme une dupe? Daniel Manin n'a-t-il pas été menacé du couteau italien et Deak suspecté de connivence avec l'Autriche? Combien les épreuves les plus dures me sembleraient douces, si elles m'obtenaient de n'être pas trop indigne de ces beaux modèles !

Je vous prie d'agréer l'assurance de mon affectueux dé

vouement.

Paris, le 21 mai 1867.

EMILE OLLIVIER.

a

« PreviousContinue »