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M. Liégeois, professeur à la Faculté de droit de Nancy, dans un mémoire, lu en mai 1884, à l'Académie des sciences morales et politiques à propos de la suggestion hypnotique dans ses rapports avec le droit civil et avec le droit criminel. Nous citons le paragraphe 9 de ses conclusions : « La justice n'a pas le droit d'hypnotiser un prévenu pour obtenir de lui, par ce moyen, des aveux ou des dénonciations auxquelles il se refuse dans son état normal, c'est-à-dire quand il jouit de son libre arbitre. »

A un point de vue général et avant d'invoquer à l'appui de notre thèse l'opinion des maîtres reconnus en la matière, nous reproduirons les considérations magistrales de Legrand du Saulle, relativement à la difficulté, la grandeur, la complexité du rôle d'un expert consciencieux et vraiment à la hauteur de sa mission.

» A Paris, une part très considérable de la médecine légale s'observe au dépôt de la préfecture de police. Cet immense corps de garde ouvre à la fois sa porte à la faim, à la souffrance, au malheur, au vice, au délit et au crime.

» L'assistance y coudoie la répression. Dans cet abri provisoire se trouvent réunis, pour un ou plusieurs jours, et catégorisés avec ordre, les enfants abandonnés, les gens sans asile, les mendiants, les valétudinaires et les infirmes refusés dans les hôpitaux; les filles insoumises, les vieillards en proie à toutes les calamités séniles, les délinquants de tout âge, de tout sexe et de toute condition, et les prévenues de crimes. Cinquante mille individus traversent, par an, dépôt de la préfecture de police. De 1867 à 1883, j'ai été médecin en chef de cette prison et l'un des médecins de l'infirmerie spéciale des aliénés près le dépôt. J'ai donc eu, chaque jour, à constater sur la demande des bureaux de

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l'administration préfectorale, ou à la prière du petit parquet ou des juges d'instruction, des incapacités de travail, des coups et blessures, des plaies accidentelles, des malformations physiques, des stigmates professionnels, des traces d'attentats aux mœurs, des grossesses, des accouchements récents, des infirmités simulées, des maladies aiguës ou chroniques, des accidents toxiques, convulsifs, cutanés ou syphilitiques, des tentatives de suicide et des troubles de l'intelligence, de la mémoire, de la volonté, de la sensibilité et du mouvement. L'imprévu médico-légal y était sans limites et je devais, séance tenante, statuer en quelques lignes sur chaque affaire.

>> Pendant le siége de Paris et pendant la Commune, plusieurs heures par jour suffisaient à peine aux constatations cliniques et médico-légales. Les malheureux, les infirmes et les malades, quel que soit le vent politique qui souffle, ont besoin du médecin, et le médecin est toujours là. A l'heure du danger, il n'a pas appris à déserter.

>> Quelle admirable profession que celle qui place un homme au-dessus de tous les événements qui troublent et ensanglantent son pays; qui lui donne accès partout et lui procure l'occasion de faire également le bien partout; qui lui permet de tout voir, de tout entendre, et de garder le silence; de ne trouver dans les individus les plus égarés, les plus à plaindre ou les plus coupables, que des malades dignes d'une égale sollicitude; de n'être influencé par aucun des bruits du dehors et de pouvoir ausculter sans plus d'émotion le vainqueur ou le vaincu; le mendiant sur son grabat ou l'archevêque de Paris dans son cachot, l'espion prussien à la pistole ou le président de la Cour suprême dans une cellule de condamné à mort, et de recevoir

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de tous les mêmes marques de déférence et le même remercîment! >>

A la suite de ce portrait si admirablement tracé du médecin légiste, après cet exposé si lucide et si judicieusement conçu de ses délicates attributions, nous transcrirons ici l'opinion catégorique de Legrand du Saulle à propos de l'anesthésie dénonciatrice et démonstrative d'un état morbide simulé :

« On a proposé l'emploi de divers agents, tels que les anesthésiques, pour déjouer la ruse et reconnaître la simulation de certaines affections. Mais tout en reconnaissant l'importance de cet élément de diagnostic, des motifs de haute convenance, et les dangers qui y sont inhérents ne peuvent en autoriser l'usage.

>> On doit ne se servir que des procédés qui sont exempts de dangers, tels que l'exploration à l'aide d'instruments spéciaux l'ophtalmoscope, l'échelle typographique, les verres gradués, l'optomètre, le stéthoscope, les spéculums, les algalies, les sondes, etc. (1). »

Le classique ouvrage du professeur Edm. Boisseau, s'exprime dans le même sens :

« Je ne saurais trop recommander, dit ce dernier, de ne jamais trancher les questions de simulation avant d'avoir acquis une certitude, de ne jamais porter un jugement prématuré. Si vous procédiez autrement, vous vous exposeriez aux mécomptes les plus désagréables, aux ennuis les plus graves.

Fodéré (2) et Cheyne (3), ont rapporté l'observation de

(1) Traité de médecine légale, de jurisprudence médicale et de toxicologie, par LEGRAND DU SAULLE, deuxième édition. Paris, 1886.

(2) Traité de médecine légale et d'hygiène publique, t. II, p. 471. (3) Dublin hôpital Reports, vol. IV, p. 137.

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deux individus qui furent considérés comme simulateurs et qui succombèrent avant qu'on eût reconnu la réalité de leur maladie.

Je puis encore vous citer, à ce sujet, l'exemple d'un militaire qui, il y a une quinzaine d'années, fut envoyé comme simulateur du Val-de-Grâce aux compagnies de discipline, et qui un an plus tard revint y mourir d'une coxalgie.

Lorsqu'après une observation minutieuse, attentive et prolongée, le doute subsiste dans votre esprit, si vous voulez éviter des mécomptes déplorables, vous n'avez qu'une conduite à tenir parler en faveur de l'homme suspect; mieux vaut se tromper dix fois que d'avoir à se reprocher la condamnation d'un homme dont on n'aurait pas su reconnaître le mal.

Les anesthésiques, le chloroforme en particulier, bien que pouvant rendre de réels services dans certaines maladies douteuses (aphonie, paralysies, contractures, bégayement, etc.), doivent être complètement rejetés.

Des chirurgiens dont on ne saurait contester ni la prudence ni l'habileté, ont eu à déplorer des accidents mortels produits par ces agents, et je ne pense pas, malgré l'autorité d'un de nos maîtres, M. Sédillot, que le chloroforme pur et bien manié ne tue jamais (1).

Plus de quatre-vingts cas de morts à la suite de l'emploi du chloroforme avaient déjà été publiés en 1855 (2).

En combinant les statistiques américaines et anglaises, Morgan a trouvé 53 morts sur 152,260 cas d'anesthésie par

(1) Voir le Traité d'anesthésie chirurgicale, de MM. PERRIN et LUDGERLALLEMAND. De la chloroformisation, ses inconvénients, ses dangers, par G. Quivogne, médecin-major au 16e dragons.

(2) ALPHONSE GUÉRIN. Eléments de chirurgie opératoire, p. 19.

le chloroforme, soit 1 sur 23,200 et 4 morts sur 92,815 cas d'anesthésie par l'éther, soit 1 sur 2,873.

L'emploi des anesthésiques présentant toujours des dangers, nous ne devons pas y recourir; il ne saurait nous être permis d'exposer le moins du monde, la vie d'un homme pour asseoir notre jugement.

Quand bien même l'individu consentirait à ce qu'on les employât, les réclamerait, je ne me croirais pas encore autorisé à avoir recours à ce moyen d'investigation. Le médecin connaît le danger que court l'individu qu'il chloroformise, tandis que celui-ci l'ignore et son consentement ne me paraîtrait pas encore suffisant pour mettre ma responsabilité à couvert.

Dans le Dictionnaire encyclopédique, à l'article Anesthésie, considérée au point de vue médico-légal, M. Tourdes, tout en rejetant en principe l'emploi du chloroforme comme moyen de diagnostic dans les maladies simulées fait cependant quelques restrictions et admet l'emploi du chloroforme dans le cas où on n'aurait pas seulement pour but la décoùverte de la fraude, mais encore l'intérêt du malade.

Le Conseil de santé des armées, dans son instruction du 2 avril 1862, sur les maladies ou infirmités qui rendent impropre au service militaire, autorise à recourir à l'emploi des anesthésiques avec une extrême réserve, dans les hôpitaux militaires, sur des sujets incorporés et lorsqu'il s'agit d'affections susceptibles d'entraîner la réforme. Malgré cette autorisation limitée, il est vrai, mais qui, bien que restreinte, abrite cependant la responsabilité du médecin militaire, je n'oserais jamais, pour ma part, recourir à l'emploi des anesthésiques, même dans les cas spécifiés par l'instruction du Conseil de santé.

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