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empêcher de renaître; que sans les moeurs domestiques, le patriotisme n'est qu'un mot, comme sans le joug de la loi, la liberté n'est qu'une furie; et que pour conserver leur dignité par leur indépendance, les peuples échappés aux fléaux des révolutions, aux tiraillemens des factions, ne peuvent retrouver leur bonheur que dans l'ordre (*). Telle fut la religion politique du général La Fayette. Après en avoir été le défenseur dans sa jeunesse, et le martyr dans son âge mûr, il honore ses cheveux blancs en continuant de s'en montrer l'apôtre. Mais avant de le contempler au milieu de ces figures historiques, dont le plan de cet ouvrage le rend la principale , qu'il nous soit permis de l'isoler quelques instans; et, indépendamment des rapports qu’autour de lui les circonstances ont fait naître, de le considérer dans le seul ordre des temps. Par cette sèche biographie, que j'assujettis à l'exactitude chronologique, ses lecteurs seront naturellement introduits aux développemens que je me propose. Alors cette simple esquisse d'un portrait prendra la forme agrandie d'une ébauche historique : et c'est ainsi que les annalistes préludent aux vastes tableaux dont leurs successeurs enrichiront la pos

:

(*). L'ordre conduit ou ramène à Dieu , a dit saint Augustin. Le point de contact qui joint les véritables hommes d'État aux hommes véritablement religieux est remarquable, quoiqu'il ne soit pas étonnant: la morale est la religion de la politique.

térité; car si, pour être impartiale, l'histoire ne doit

pas être contemporaine, elle ne peut se montrer exacte, et conséquemment équitable, qu'en consultant les Mémoires contemporains : ils furent témoins, elle reste juge.

LA FAYETTE ( Marie-Paul-Jean-Roch-Yves Gilbert Motier) naquit le 6 septembre 1757, à Chavaniac, en Auvergne. Issu d'une maison illustrée par la double gloire des armes et des lettres, il recut, dans une éducation appropriée, l'enseignement et les principes qui lui permettaient d'opter entre la gloire des lettres et celle des armes. Mais, sans dédaigner la première, qui, parmi ses aïeux, lui avait légué le tendre et spirituel auteur de la Princesse de Clèves, La Fayette préféra celle du premier maréchal de son nom, laquelle fut aussi la gloire de son oncle, tué en Italie, et de son père qui tomba, plein d'honneur, à la bataille de Minden. Déjà il avait perdu sa mère. Jeune (il n'avait

que seize ans), indépendant, maître d'une grande fortune, il unit son sort à celui de mademoiselle de Noailles, fille du riche duc d'Ayen, personne qu'il n'est plus permis de louer, depuis que, dans le modèle des mères, elle a montré l'héroïne des épouses. A la faveur de cette alliance, La Fayette, soutenu par les Noailles, eût fait à la cour un chemin rapide; mais ses succès eussent été le fruit des abus; et c'était déjà trop, selon lui, qu'il dût à ces mêmes abus ses premiers pas dans une carrière qu'il se proposait de fournir plus dignement. De

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ce moment, nous allons voir se développer successivement en lui le germe de cette vertu patriotique qui a couvert sa vie des plus riches fruits : alliant, par une magnanimité au-dessus de son âge et de sa profession, la philanthropie d'un

sage

à la bravoure d'un soldat; ne cherchant, dans les succès de la guerre, que les moyens des bonnes institutions, et, dans celles-ci, que les améliorations de l'espèce. Est-il étonnant qu'appuyé sur cette raison courageuse, il ait montré l'ardeur d'un souslieutenant, tempérée par les calculs d’un stratégiste; la lente réserve d'un capitaine, brusquement rompue par l'impétuosité d'un assaillant; et, dans un autre ordre de choses, comme d'idées, de hautes pensées législatives et de minutieuses prévoyances d'administrateur, une rigoureuse sévérité de doctrines et une entière mansuétude d'actions ? Trop facile peut-être à croire aux intentions honnêtes, car il réfléchit sur celles qui le sont le moins la candeur de son âme; et apportant, dans les intrigues de l'ambition, comme dans les transactions de la politique, cette loyauté, cette franchise auxquelles elles sont si étrangères ; cette indulgence de mours et cette urbanité de manières qui, sans faire douter de sa constance, ont fait quelquefois douter de sa fermeté; et cette probité persévérante qui déconcerte les factions quand elles n'en font pas leur victime.

Opprimées par leur métropole, les colonies américaines avaient levé le drapeau de l'insurrection : à ce signal, qui révélait, dans le coeur de La Fayette,

son penchant pour la liberté, il obéit au désir de la défendre ; et ce désir, que les entretiens de Fran

; klin irritent bientôt jusqu'à la passion, est encore attisé

par

les obstacles nés de la circonstance. Des revers, qui semblaient irréparables, venaient de changer en deuil les premiers triomphes des Américains : deux mille des leurs, seuls débris d'une armée naguère victorieuse, fuyaient devant trente mille hommes de troupes régulières; on réputait leur cause perdue; et les commissaires du congrès, partageant la crainte commune, veulent arracher La Fayette aux dangers de son aventureuse entreprise. C'est vainement; et l'on ignorait encore ce que peut la résistance sur un caractère dont la persévérance, dans ce qu'il croit un devoir, est le trait distinctif. « Jusqu'ici, répond-il à Franklin, je n'avais fait

que chérir votre cause ; aujourd'hui qu'elle est menacée, je cours la servir. Plus elle semble tombée dans l'opinion publique, plus l'effet de mon départ sera grand, et plus il pourra vous être utile. Puisqu'il vous est impossible d'avoir un vaisseau, je vais en acheter et en équiper un moi-même, et je me charge de porter en Amérique vos dépêches au congrès. »

Il part malgré les défenses de la cour de Versailles ; il traverse l'Océan malgré la surveillance de la cour de Londres; il arrive à Charles-Town au commencement de 1777 ; et de cette époque, commence cette suite d'actions. valeureuses et brillantes, qui ne sont interrompues que par des ac

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tions bienfaisantes et pacifiques. Élevé d'abord au rang de major-général, il ne l'avait accepté que sous deux conditions : l’une, qu'il servirait à ses propres dépens; l'autre, qu'il ne commencerait ses services qu'en qualité de volontaire.

Quoique blessé à Brandiwine (*), la première bataille où il ait paru, en septembre 1777, il rallie ses troupes au pont de Chester, et sauve l'armée. Bientôt, rejoignant le général Greene dans les Jerseys, il bat, avec quelques milices, un corps d'Anglais et de Hessois. C'est alors qu'il obtient et croit mériter le commandement d'une division. Nommé l'hiver suivant commandant en chef dans le nord, et rendu, par l'influence d'une cabale, indépendant de Washington, il n'accepte qu'à la condition de lui demeurer subordonné; car, dès son arrivée en Amérique, une noble sympathie, attirant l'une vers l'autre deux âmes si bien faites pour s'entendre, La Fayette et Washington avaient connu cette amitié des héros qui repose moins encore sur l'analogie des caractères que sur le goût des vertus. Le vieil Américain avait voulu être le père du jeune Fran

(*) La fameuse bataille de Beaugé, dans laquelle le maréchal de La Fayette avait vaincu et tué le père de Henri v, et sauvé la couronne à Charles vii, ne fut pas plus célébrée autrefois que ne l'était aujourd'hui la journée de Brandiwine, où son jeune descendant avait ramené à la charge les bandes américaines, et avait été renversé, à leur tête , de deux coups

, de feu. (Mémoires de WÉBER.)

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