Page images
PDF
EPUB

nous vous trouvions plus près alors de la pofition des Romains. Mais aujourd'hui que depuis trois mois la répu bliqué eft établie, aujourd'hui que les partis ont une toute autre direction, que les Bourbons reftés en France n'ont manifefté aucune oppofition au nouveau fystême, que quelques-uns irême l'ont applaudi, ce décret eft inutile, & par conféquent injufte.

Le moment du danger paffé, tout doit rentrer dans l'ordre ordinaire. L'individu qui ne mérite pas d'être compté lorfque la fociété a besoin du facrifice de fa perfonne, reprend après le péril fa place, & fon rang dans l'affociation politique; il jouit de toutes les clautes du contrat, qui porte que s'il s'eft engagé à défendre la fociété, elle s'eft engagée pareillement à le garantir de toute ateinte & parconféquent à ne pas lui en porter elle-même.

Ce décret étoit d'autant plus inutile. que déjà, & à plufieurs reprises, l'affemblée a prononcé la peine de mort contre quiconque parleroit de rétablir la royauté, & tenteroit de la reproduire, fous quelque nom que ce pût. être. Si les Bourbons confpirent, la loi eft là, elle les aura frappés avant qu'ils aient pu étendre bien loin leur confpiration ou ces premières loix font inutiles, dans ce cas

étoit ridicule de les porter, & il falloit les retirer; ou elles auront un effet falutaire, & elles ont rendu fuperflues d'avance toutes les mefures partielles..

Combien une nation fe compromet & s'avilit en s'occu pant ainfi de quelques particuliers! D'abord elle leur fait beaucoup trop d'honneur en paroiffant les craindre; elle les rehauffe dans l'opinion publique, au lieu de les ravaler; elle leur donne même un parti s'ils n'en ont pas; elle excite la pitié en leur faveur, elle les rend intéreffans; elle en fait des victimes; elle viole en eux les formes & les principes. Ou c'eft un jugement que prononce cette nation, & elle ne peut le prononcer qu'en vertu des loix antérieures qu'elles a établies, elle ne peut le prononcer ou le faire prononcer par fes mandataires fans entendre préalablement les accufés; ou c'eft une querelle qu'elle leur fait, & c'est étrangement abufer de sa force & la convertir en une tyrannie infupportable,

Dans un pays où l'on a déclaré qu'il n'y avoit plus de roi, de prinees ni de nobleffe, où par conféquent, il n'y a plus de famille royale, où la force de la vérité a mis tous les hommes de niveau, comment peut-on en voir quelquesuns plus grands que les autres ? & s'il en exifte réellement, comment le glaive de la loi, qui fe promène fur toutes les têtes ne fuffit-il pas pour les renverfer? Hy a fou

[ocr errors]

vent un tout autre mobile que l'intérêt de la chofe publique; chez les Romains même, ce furent les fénateurs, les nobles, qui preffèrent le plus Collatinus de fortir.....

La convention, dont le plus grand nombre a eu fans doute de bonnes intentions, s'eft laiflé trop aifément féduire. On ne peut fe diffimuler que dans l'efprit de ceux qui ont préfenté d'abord cette propofition, il n'y eût un but fecret & caché, qui confiftoit peut-être à établir chez nous l'cftracifme des Athéniens, inftrument très-dangereux entre les mains des factions. Toutes les circonftances qui ont accompagné & fuivi la féance de dimanche ne l'annoncent que trop. Cette grande queftion fut tout-à-coup jetée comme la pomme de difcorde, on choifit le jour confacré à entendre les pétitions, le moment où beaucoup de députés étoient abfens; des individus la propofèrent & non point des comités. Malgré le réglement qui ordonne que la difcuffion des grandes queftions durera au moins deux jours, on la décida fur le champ. Dès le lendemain, avant que le procès-verbal fût lu & ratifié, le décret étoit déjà figné du préfident & de deux fecrétaires, envoyé aux miniftres, & au département de Paris. L'amour du bien public paroiffoit cacher quelque haine quelque vindi&te particulière.

L'aflemblée n'a pas tardé à reconnoître fon erreur; elle a fufpendu fon décret jufqu'après le jugement de Louis-le-Dernier, & elle a fait fagement alors s'il y a quelque motif de crainte raifonnable, elle pourra laiffer à cette mefure fon plein effet ; & jufque-là, la rẻpublique fera trop tranquille pour donner lieu à une pareille profcription; mais il eft trifte de voir une affemblée, dans les mains de qui repofent les deftinées de la France, fe mouvoir avec cette turbulente précipitation, n'avoir aucune affiette, tantôt courir au-delà du but, tantôt refter en arrière, obligée ainfi de revenir fur fes pas, d'avouer à tout l'univers le peu d'ordre de fes délibérations, l'incohérence de fes idées. Ce n'eft ce peu de dignité que doivent marcher des légiflateurs; ces reculades affoibliffent le respect dont ils devroient être entouré, relâchent dans leurs mains le reffort de l'autorité, & les dépouillent infenfiblement de la confiance publique qui fait toute leur force. On ne fauroit trop répéter à nos repréfentans actuels cette maxime du fage: Hâtez-vous lentement.

pas avec

Nous n'avons point confidéré leur décret dans fes rapports particuliers avec Philippe Egalité. On a dit avec faifon que Collatin avoit trouvé Lavinium pour afile,

& qu'il eût pu même se retirer par-tout ailleurs, tandis qu'Egalité n'auroit pas un lieu où repofer fa tête, fi ce n'eft en paffant les mers & en allant dans les EtatsUnis. Cette confidération s'effaceroit entiérement devant Fintérêt public, s'il exigeoit fon départ; mais elle reprend fa force puifqu'il n'y a ni néceflité, ni urgence.

Egalité eft représentant du peuple. La convention qui a décrété, il y a peu de jours, que nul corps adminiftratif & judiciaire n'avoit le droit de rejeter de fon, fein un mandataire du peuple, devoit fentir qu'elle fe lioit également les mains, en reconnoiffant ce principe qui émane de la fouveraineté de la nation. Ceux qui avoient propofě ce décret, vouloient néanmoins paffer outre. Heureufement la convention ne partagea pas leur feconde erreur. Philippe Egalité fut excepté du décret ; & cette queftion, qui pourtant n'en eft pas une, après beaucoup de débats & de tumulte, fut enfin ajournée & Peft encore,

[ocr errors]

Comme il faut rendre à chacun ce qui lui eft dû, nous avouerons que le peuple, tout en condamnant avec raifon le décret de la convention nationale, a eu autant de torts qu'elle. Sur une pétition de la fection des Gardes Françaifes les fections de Paris fe font affemblées on plutôt convoquées à la hâte, fe font réunies à la hâte dans l'hôtel commun, ont rédigé à la hâte une pétition, font parties à la hâte avec le maire à leur tête pour se rendre à l'affemblée. Preflés, entaffés dans les couloirs, les pétitionnaires n'ont voulu entendre aucune invitation amicale de la part de divers députés qui leurs repréfentoient que ce n'étoit point là un jour deftiné aux pétitions. Il fallut un refus formel de la part de la convention, & encore continuèrent-ils à infifter quelque temps par l'organe du maire. Tout cela eft montrer auffi trop d'enthoufiafme dans un fens contraire. Nous verrons bientôt fi ceux qui en font l'objet en valent tant la peine; mais fi l'on n'eût voulu défendre que les principes, à coup sûr on l'eût fait avec plus de dignité, de calme & de fang-froid.

Des citoyens ont démonté la voiture de voyage de la ci-devant ducheffe de Bourbon, ont braqué des canons devant fa porte, pour l'empêcher de partir. Les habitans d'Anet ont juré qu'on les hacheroit plutôt que de leur enlever l'ex-duc de Penthièvre. On fe rappelle qu'ils l'ont déjà arrêté une fois lorfqu'il partoit, vraifemblablement pour émigrer.

S'il eft une manière de nous prouver que le décret étoit bon & utile, c'eft celle-là: ces faits coïncident

bien avec ce que difoit Buzot, que la popularité & le patriotitme même le plus pur rendroient de tels hommes exceffivement dangereux. Il eft vrai qu'Egalité, qui a marché le plus dans le fens de la révolution, n'a donné lieu à aucun événement particulier, & a dementi, en quelque forte, les reproches qu'on faifoit à fa réputation. Ce qu'il y a de sûr, c'eft que le paffé fembloit promettre autre chofe. Nous ne parlerons pas de fon bufte promené dans Paris aux premiers jours de la révolution; nous dirons encore moins que ce furent là des marques de prétention à la royauté, puifque Necker les eût partagées aufli bien que lui; mais nous dirons que quelques perfonnes ont pu craindre qu'il ne fe formât une coalition en faveur d'Orléans dans la convention même, On voyoit quelques députés lui faire en quelque forte la cour, lui donner à dîner, vanter fon patriotifme & fa fenfibilité, s'extafier fur une larme qu'ils avoient vu couler de fes yeux à la lecture des exploits de fon fils: ces particularités nous étoient connues; mais tout en blâmant la conduite de ces patriotes fi peu éloignée de l'ancien régime, nous n'en avons tiré aucune conféquence qui pût nous effrayer.

Nous nous fommes dit dès ce temps - là: Comment Philippe Egalité pourroit-il être dangéreux? Qui ne connoît les détails de fa vie privée? Il porte fes meurs fur fa figure. Comment des Français pourroient-ils aimer un homme qui ne parut jamais aimer que des Anglais, qui fe plaifoit plus chez eux que parmi nous, qui ne s'entouroit que d'Anglais ? Comment les Parifiens pourroient-ils aimer un homme qui a ruiné, par fon PalaisRoyal, & les marchands qui y logent, & ceux qui n'y logent pas; qui en a fait l'afile des tripots & des filles publiques? Comment un parti pourroit-il s'élever autour d'un homme blafé, qui n'a ni talens, ni caractère ?

Il a fervi la révolution. Nous en convenons avec plaifir. Mais étoit-ce par amour de la liberté ? N'étoit-ce pas plutôt pour se venger d'une cour qui le haifloit autant qu'elle le méprifoit? N'étoit-ce pas même une péculation adroite? Il a fpéculé fur la révolution comme fur fes Jokeis. Il a vu qu'en s'oppofan au torrent, il auroit le fort de fes parens émigrés; que fes biens pourroient être confifqués comme les leurs; il a choifi le parti lẹ plus fage, c'est-à-dire le plus convenable à fes intérêts.

D'Orléans ne nous a point paru dangereux & ne doit pas l'être. Il est vrai que fes fils peuvent joindre des talens à des qualités morales, & que l'aîné promet déjà

l'un & l'autre ; mais ayant un frère & une foeur, il sera moins riche que fon père. Si tout homme qui a quelques vertus & quelques talens étoit par cela même dangereux; s'il étoit accufé d'aspirer à la tyrannie, il faudroit donc chaffer des républiques tous les talens & toutes les vertus; ce qui feroit chaffer la liberté. Malheur à nous, fi nous ne nous croyons pas affez forts pour réfifter même à l'afcendant de la vertu : en vain chafferons - nous les Bourbons; dans la famille la plus obfcure, la plus ignorée, nous devrions craindre de voir croître pour nous un maître. Non, le Français n'eft pas affez vil; & fi la génération actuelle, dont les lumières luttent fouvent avec les habitudes, trébuche quelquefois il n'en fera pas de même de nos enfans. Moins corrompus que nous, ils voudront que l'ex-duc de Chartres rempliffe tous les devoirs attachés à fon nouveau nom, qu'il reste l'égal de tous, ou que fa tête tombe à leurs pieds.

Lorfque les habitans d'Anet firent à Penthièvre ce que les Parifiens avoient fait au roi partant pour Saint-Cloud, nous gémîmes de leur ignorance. Nous dimes: Voilà une ville efclave qui baife les bottes d'un autre Lafayette; mais cet homme folitaire ne nous parut pas encore dangereux. Nous ne vimes dans ce fecond Brunoi qu'un cerveau rétréci par la dévotion, qu'un fanatique ignorant & timide. La même fcène vient de fe renouveler à peu près; elle nous apprend que le peuple d'Anet a fait peu de progrès en liberté, que des fecours pécuniaires font à fes yeux tout le mérite d'un homme , que s'il exifte quelque chofe de funefte à la liberté, c'eft le pou voir de la fortune, & qu'il faut profcrire, non les per fonnes, mais les richeffes.

,

On a beaucoup loué Conti de ce qu'il paie exactement fes fourniffeurs. Il est vrai que ne pas payer étoit jadis un privilége de prince & de noble; mais eft-on fi eftimable pour n'être pas évidemment un fripon? Si tout le monde favoit que depuis l'abolition des droits fécdaux, il a prefque doublé fes baux pour fe dédommager, qu'il a exigé de fes fermiers, déjà ruinés deux années d'avance, qu'enfuite il a vendu fes fonds CES louanges feroient place au mépris. Si vous lui demandiez maintenant où font paffées ces fommes immenfes peut être l'embarrafferiez-vous beaucoup. Qui fait fi elles n'ont pas été employées à acheter des fonds en Allemagne, en Espagne, ou ailleurs? Tout cela n'annonce pas encore un homme à redouter. Conti à l'air d'avoir peur, & qui a peur ne doit pas effrayer.

Les

« PreviousContinue »