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Tes dernières perfidies; mais il ne falloit pas en faire des parties intégrantes de l'acte. Nous ne panfons point, comme Marat, que l'acte énonciatif dût commencer à l'époque de la révolution, & qu'on ne peut accuser le prévenu & l'interroger que fur les crimes qu'il a commis depuis l'acceptation. Un acte d'accufation pofe fur un feul fait, ou du moins fur un petit nombre, mais cela, n'empêche pas que le directeur du jury ou le jury même ne faite à l'accufé des queftions fur des circonftances trèséloignées les unes des autres, & fouvent fort antérieures au délit, parce qu'il veut en connoître les caufes les motifs, les moyens, & fur-tout les complices... Mais pui qu'on rétrogradoit jufqu'au 20 juin 1789 au moins falloit-il inférer dans l'acte tous les faits qui ont marqué dans les annales de la trahifon de Louis XVI. Indép ndamment de ceux qu'on y a ajuftés après coup dans la convention, ne faloit-il pas l'interroger pour-, quoi à la journée des poignards il avoit demandé grace. pour tous ces ci-devant nobles qui s'étoient réfugiés dans fon château ? N'étoit-ce pas là une preuve de connivene entre eux & lui, d'autant plus que dans le mémoire qu'il laiffa après fa fuire il fe plaignit de ce. qu'on avoit infulté chez lui fa brave nobleffe? Ne pou-: voiton pas lui reprocher cette fauffe générofité qui reffemb'oit à celle qu'étala fi faftueufement & fi perfi-. dement, au champ de Mars, ce Lafayette couché en joue par u homme payé exprès? Il falloit lui demander pourquoi il avoit diftribué une fi grande quantité de. croix de Saint-Louis. N'étoit-ce pas pour augmenter fon. parti? Pourquoi il n'avoit point fait pourfuivre le procès de Jarry, incendiaire des faubourgs de Courtrai Cette négligence coupable n'annonce-t-elle pas affez ou qu'il approuvoit fa conduite, ou même qu'il la lui avoit dictée ?

On eût pu ajouter encore beaucoup d'autres faits, & les vingt-un en ont dit à la fois trop & trop peu; ils ont compromis, par les vices de cette rédaction, la dignité de la nation française.... Quand cette trifte rapfodie eût été adoptée, Pétion monta à la tribune, & dénonça des lettres-patentes que Louis avoit données à fes frères pour les autorifer à faire des emprunts hypothéqués fur les biens nationaux, & à folliciter les puiffances étran gères en faveur de fa caufe. Pétion l'avoit fu au 10 No. 179. Tome 14.

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août par un nommé Perthois, qui les a vues & lues; & Pétion avoit gardé cela pour lui depuis ce temps; il n'en a fait confidence à perfonne on fait qu'il eft dans l'ufage de ne faire fes révélations que fort tard, & même après coup, comme on l'a vu dans plus d'une occafion.

Drouet a préfenté auffi un autre chef d'accufation peu connu jufqu'à préfent; il a dit avoir des preuves que Louis, lors de fa fuite, alloit à l'abbaye d'Orval, & non à Montmédi. C'eft en vérité une étrange conduite que celle de nos repréfentans! ils jouent à la fois tous les rôles fans honte & fans remords; ils ne craignent point de remplir tour à tour les fonctions de parties civiles, d'accufateurs publics & de juges dans la même affaire. Après avoir dénoncé des faits, ils vont décider gravement fi ces mêmes faits qu'ils ont avancés, font réels; & confondant toutes les idées de jurisprudence, tous les principes de la justice, ils nous préfentent dans chacun d'eux toutes les fections d'un tribunal criminel. Avec une confcience un peu délicate, un député qui énonceroit des délits que lui feul connoitroit, après avoir rendu ce fervice à la chofe publique, fe récuferoit du moins pour juge, ne fe regarderoit plus comme compétent pour fiéger au tribunal; car l'homme qui fe croit même le plus droit eft le premier à fe défier de foi-même; il fait que malgré nous l'amour-propre nous porte à foutenir nos premières affertions, que nous n'aimons point à revenir fur nos pas que nous ne voulons point paroître avoir agi mi penfé au hafard, & qu'une feule parole téméraire donne souvents une direction fauffe à notre efprit. Pétion, Drouet & plufieurs autres auroient dû, auffi-tôt après leurs dépofitions, déclarer qu'ils s'abftiendroient de prononcer fur le fort de Louis.

Et voilà un des inconvéniens majeurs qui devoient réfulter de la conduite irréfléchie de la convention; lorf qu'elle s'eft attribué la connoissance du procès du roi, elle eût dû fentir qu'elle violoit tous les principes, & qu'étant compofée de beaucoup de membres de l'affemblée conftituante & de la législative, de beaucoup d'hommes qui avoient tenu le timon des affaires depuis la révolution, & qui avoient été le plus menacés par le tyran, il y avoit dans fon fein plus de connoiffances

locales & particulières que par-tout ailleurs, & que la plupart de fes membres fe trouveroient ainfi expofés, tout à la fois, à accufer le roi, à plaider contre lui, & à le condamner comme juge. Par quelle fatalité aucun représentant n'a-t-il apperçu les vices de cette conduite tous ces caractères de nullité ? Mais que difons nous ? -plufieurs l'ont fenti; ils n'ont ofé élever la voix; ils n'ont point fait, retentir l'enceinte de l'affemblée des : mâles accens de la raifon & de la vérité; & Condorcet, qui fe pare du titre de philofophe oubliant tous les devoirs qu'impofe ce nom facré, a déferté lâchement cette belle caufe; il fe contente, lorfque tout eft fini d'imprimer après coup une opinion que nous foutenons depuis plus de deux inois. Que ne montoit-il à la tribune? que ne tonnoit-il contre cette cumulation de pouvoirs & de fonctions contraires? Sa voix n'eût pas été perdue. Beaucoup de gens ne courent point au-devant de la vérité, mais quand elle fe préfente à eux, ils la reconnoiffent & l'accueillent avec joie.

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Revenons à cette mémorable féance. Lou's paroît à la barre de l'affemblée. Le filence des repréfentans de la -nation, ainfi que des fpectateurs, étoit véritablement impofant & digne de la caufe. Que ne pouvons en dire autint de l'acte énonciatif & des interrogats du préfident qui en fuivirent la lecture!

nous

Lorfqu'on fonge au procès de Charles Ier., roi d'Angleerre, fait il y a environ cent cinquante ans, & qu'on le compare à ce commencement du procès de Louis XVI, on ne peut s'empêcher de reconnoître la différence de ces deux fiècles. Aujourd'hui quelques lumières font parvenues jufqu'aux rois mêmes; & les grands principes de la fouveraineté des peuples font fi évidens, que ces úfurpateurs. n'ofent la nier. Amené deux fois devant fes juges, Charles eut l'impudence de foutenir que fes fujets n'avoient aucun droit fur lui, & qu'il n'y avoit même aucune puiffance fur la terre dont il fût jufticiable. Dans ces deux premières féances publiques de la haute-cour de juftice, il y eut une difcuffion vraiment indécente, quoique grave, entre Stuart & le préfident du tribunal, dont l'un foutenoit, comme dans une thèse claffique, qu'une nation ne pouvoit juger fon roi; l'autre, qu'une nation ne pouvoit fe dépouiller de ce droit imprefcriptible. Il eft vrai auffi que l'acte énonciatif de notre convention eft fi mal fait, que fans la lecture

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préliminaire du premier décret, qui déclare qu'il doit être jugé, Louis eût pu croire qu'il ne s'agifloit pas d'un jugement juridique où il courût rifque de la vie, & qu'il eût pu s'imaginer au contraire, que ce n'étoient là que des. queftions amicales, qu'une explication entre lui & la nation; qu'on lui demandoit des éclairciflemens plutôt que des réponfes en forme. L'acte d'accufation des Anglais avoit une phyfionomie bien plus décidée, & finiffoit par ces mots: «que le dit Charles Stuard, roi d'Angleterre, foit contraint » de répondre à tous & à chacun des articles fuldts, afin » que toutes procédures, preuves, examens, fentences & »jugemens fe puiffent faire & donner là-deffus felon les » formes de jufiice. » Comment une affemblée qui a de tels modèles fous les yeux, peut-elle ne les pas fuivre ?

C'étoit une chofe remarquable dans l'affaite de Stuart, que l'accufé étoit toujours ro1; que la nation anglaife ne l'avoit ni dégradé ni même fufpendu; & quoique le mot fire employé fans ceffe par le président de ce tribunal choque des oreilles républicaines, cependant il donne à ce procès & à la nation anglaife un tout autre caractère de grandeur. Que nous fommes petits en comparaifon de ces fiers inflaires! Notre convention parcit bien embarraffée à juger Louis, qui, après tout, n'eft plus roi, qui fe trouve réunt à l'état de fimple individu, dont la perfonne n'eft pl: s revêtue d'aucun caractère public, tandis que les Angiais, maîtres de Stuart, fans s'abaiffer à notre honteufe idolatrie, lui confervent encore dans les fers, le titre de roi, le jugent comme roi, & pour ainfi dire la couronne fur la tête. On ne vit point chez eux une tourbe d'efclaves invequer en fa faveur une inviolabilité chimérique, tâcher de le couvrir de ce ridicule égide; la royauté fut jugée avec le roi, condamnée avec le roi, & frappée par la main du bourreau dans la perfonne du roi même. Voi à un spectacle vraiment grand & digne d'un peuple libre: celui que nous offrons aujourd'hui eft bien different!

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A fa troifième comparution devant la cour de juftice, Charles enfin ceffa d'attaquer la fouveraineté de la nation, & fans toutefois en convenir, il déclina la commiflion qu'on lui avoit donnée pour juge, & demanda que fon affaire fût portée devant la chambre des lords. Suivant les loix & la conftitution du royaume britannique, c'étoit elle qui jugeoit les crimes de lèfe-nation: c'étoit, à proprement parler, la haute-cour nationale des Anglais. La conîtitution

& les ufages ordinaires avoient été violés pour le jugement de Stuard, comme parmi nous pour le jugement de Louis avec cette différence que l'ariftocratie de la chambre haute s'étoit refufée à juger le roi, tandis que parmi nous rien n'étoit plus facile que de réintégrer la haute-cour nationale défignée par la conftitution, ou de faire choifir des juges par la nation elle-même. La chambre des communes, malgré toutes les illégalités dont elle fe rendit coupable, ne fit point comme notre convention; elle ne voulut pas juger d'office, & le contenta de nommer elle-même une commiffion.

Il n'est pas douteux que fi Louis eût eu les talens & la fagacité de Charles, ou plutôt s'il eût cru d'abord que c'étoit là un procès criminel, il n'eût dit à la convention: vous ne pouvez me juger ni d'après la conftitution ni d'après le droit naturel. D'après la conftitution, il faudroit du moins une haute-cour nationale, & je ne la vois point ici; d'après le droit naturel, vous ne pouvez pas être représentais d'une nation, comme juges & comme législateurs; les mêmes hommes ne peuvent faire les loix & les appliquer : je vous récufe.

La manière dont le préfident de la convention a interrogé le ci-devant roi, eft la moins propie à découvrir la vérité & la plus favorable aux détours étudiés & aux faux-fuyans d'un criminel; il lui a fait des queftions à perte de vue, qui tiennent des demi-pages, des pages entières. Dans des interrogations fi longues, les griefs fe trouvent entaffés, les faits amoncelés; le prévenu ne peut qu'avec peine répondre à chacun d'eux; fa mémoire ne les lui préfente pas dans l'ordre donné; alors il ne fait qu'une réponfe générale, vague & infignifiante, ou bien il ne répond qu'à une partie des faits; & l'on fent bien qu'il ne choifit que ceux pour lefquels il a une rép nfe. L'art d'un directeur de jury eft de faire des interrogats très précis & très- laconiques, qui obligent l'homme interpellé de s'étendre, de parler beaucoup; parce que fi le prévenu n'a pas la vérité pour lui, il s'embarraffera néceffairement dans le labyrinthe de fes longues réponses, perdra le fil de fes menfonges, & fera découvrir la verité par cela même qu'il ne la diru pas. Dans cetteaffaire-ci, au contraire, les réponses font toutes beaucoup plus courtes que les demandes. Louis a parlé avec une briéveté royale, brevitate imperatoria, & la convention n'a eu par-tout qu'un style lâche, fans force & fans dignité.

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