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Pourquoi de femaine en femaine remettez-vous toujours le rapport fur les écoles primaires? Vous, avant tous les autres, qui connoiffez le peuple, & fes befoins tant phyfiques que moraux, vous qui avez fu gagner & mériter fa confiance, fage Pétion, nous avions efpéré que vous ne vous refufiez à l'exercice réitéré de la première magiftrature municipale, que pour vous confacrer tout entier à l'éducation du peuple, dont vous fentez fi bien toute l'importance & l'urgence extrême. Pourquoi n'avezvous pas appelé à l'ordre du jour l'organisation de ces écoles primaires dont vous paroiffez attendre beaucoup? Voilà déjà quatre années de perdues pour l'inftruction publique. Ce que le peuple fait, il l'a appris de lui-même, il le doit à fes feules réflexions & à fa propre expérience. Ses repréfentans l'ont toujours abandonné à lui-même; nous en fommes déjà à notre troifième affemblée nationale; & ce qui auroit dû être terminé fous la première eft à peine à fon ébauche fous la troifième. Nos légifslateurs fe modéleroient-ils fous nos rois? Ceux-ci, qui trouvoient leur compte à laiffer le peuple végéter dans une ignorance ftupide, ne fe preffoient pas de l'en tirer.. N'y auroit-il pas auffi au fein de la convention un certain nombre de députés parfaitement dans ce fens, ceux-là principalement qui font d'avis de ne préfenter qu'en bloc, qu'en maffe, le nouveau code conftitutif à la fanction du peuple? Nous avions cru d'abord que cette fanction gêneroit les mal-intentionnés, contrarieroit les malveillans; mais ils veulent la rendre illufoire, en ne fe preffant pas de mettre le peuple en état de fanctionner avec connoiffance de caufe, en forte qu'il puiffe figner fon efclavage déguifé fous des formes républicaines.

Sans doute que le mode de l'inftruction publique eft chofe difficile à trouver; & plus on différera plus les difficultés croîtront: car le peuple a beaucoup grandi, depuis quatre ans ; alors fon cerveau étoit une table rafe comme celui de l'enfance; à préfent qu'il a reçu l'impreffion de quelques demi-lumières, il a perdu peut-être de fa docilité, fans avoir beaucoup gagné du côté de l'aptitude. Alors il n'avoit rien à défapprendre; aujourd'hui il a contracté des préventions contradictoires qu'il s'agit d'effacer.

La tâche d'inftruire la grande majorité des citoyens de la république eft d'autant plus rude, qu'il faut leur

rendre l'inftruction commode, expéditive, familière; cat le principal obftacle à la diffémination des lumières jufque dans les plus petits canaux du corps politique, ce sont les befoins renaiflans & toujours imper eux de la claffe la plus nombreufe & la plus ignorante. On a beau dire, la mifère rétrécit les facultés intellectuelles, ou les obftrue: tant que la multitude aura des fujets d'inquiétude fur les fubfiitances, tant que le trétor pubic n'aura point des épargnes pour fubvenir aux chances malheu reufes des fortunes particulières, la multitude fera mal difpofée à s'initruire. On n'écoute pas volontiers un maître, on ne lit pas avec fruit un bon livr, quand on mal diné, & qu'on eft obligé de s'en rapporter à la providence pour le repas du lendemain. Les hypocrites & les charlatans dont parle Jérôme Pétion auront beau jeu, ils fe verront les maîtres du champ de bataille. Ce feroit bien pis, fi, alléchés par fix mois de fuccès, l'amour des combats s'emparoit de nos citoyens enrôlés & leur faifoit contracter cet efprit militaire fi oppoté aux difpofitions calmes & indifpenfables pour recevoir les premières femences de l'inftruction..

Pièces nouvelles.

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Sièges de Lille. Lorsqu'un obfervateur impartial affifte à la première repréfentation d'une pièce patriotique, il fe préfente à fon efprit une réflexion bien naturelle; il rapproche les objets, & compare la conduite que tiennent aujourd'hui les théatres, avec celle qu'ils euffent tenue fi 1. 10 août les braves fédérés & les intrépides Parifiens euffent fuccomb fous le fer aflaffin des fatellites de Louis-le-Traître. Sans la victoire que nous devons aux généreufes victimes, de cette journée mémorable, le moindre de nos maux feroit de voir les murs tapiffés de l'annonce de Ga fton & Bayard, Zelmire, Adélaïde du Guefclin, RiGaton cha rd cœur de lion, &c. fans parler des plates rapíodies qu'eût commandées la cour, telles que le club des bonnes gns & tant d'autres; mais la coutume des lâchés eft

attendre l'événement, & de fe ranger du parti au plus fort. Voilà pourquoi nous voyons les comédiens s'efforcer de purifier leurs théâtres. L'Opera fait arranger par Gofrec une fcène, qu'il appelle rengieufe, pour faire recette; les

Français

Français reprennent leur Liberté conquife; les Italiens, qui ne font pas plus Italiens que Français, ainfi que ceux de la rue Feydeau, donnent chacun un Siège de Libe; la Montenfier, efpérant faire oublier qu'Antoinette a deux fois payé fes dettes, repréfente la liberté en Savoie; le Théâtre de la République feul n'a pas eu besoin de changer de vifage ni de fentimens.

Voyons ce que font les deux Sièges de Lille que nous venons de citer.

Ducrey Dumesnil en a parlé dans fes petites affishes teujours à vendre ; il encenfe tour à tour les auteurs, les acteurs, les muficiens, les décorateurs, & n'en dit pas davantage; c'eft fa manière.

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Le journal de Paris qui vient de renaître de fa cendre, qui n'a pas eu honte de reparoître fous fon ancien titre, n'eft pas plus inftru&tif.

«Le fujet eft fi heureux, dit-il, qu'il ne faudroit pas » être bon Français pour ne point faire grace aux dé>> fauts >>.

On peut fort bien être bon Français, & he point faire grace, par amour pour l'art, aux défauts d'un mauvais ouvrage.

Pour nous, fcénophiles patriotes, nous traiterons toujours la partie dramatique fous le double rapport de la propagation des vrais principes, & des progrès d'un art fi intimement lié aux mœurs publiques.

Nous avons médité ces deux pièces, nous en avons fcruté les intentions; à l'exception de quelques défauts que nous releverons dans le cours de cet extrait, l'efprit en eft affez bon, & le ton au niveau des circonf

tances.

Celle de la rue Feydeau eft, à proprement parler, une pantomime dialoguée & un fiége mis en action. Une très-légère intrigue amoureufe, qui fort d'ombre au tableau, entre-coupe les fcènes, & fe lie affez naturellement à l'action; on voit figurer dans la pièce un certain habitant de Verdun, nommé M. de Verdun, dont la préfence, renouvelant les triftes fouvenirs d'une lâche reddition, fert à faire reffortir davantage le courage éclatant des braves Lillois. Le ferment de réfifter jufqu'à la mort est une des plus belles factures muficales que nous connoiffions le ftyle de ce morceau a l'énergie qui convient à des républicains. Cette production eft vérita No. 177. Tome 14.

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blement le fiége de Lille; il n'en eft pas de même de l'autre.

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Comment concevoir qu'un auteur, s'il eft plein de fon fujet, & d'un fujet fi intéreffant, puiffe s'amufer pendant tout un premier acte à tracer des fcènes amoureufes & des tableaux de payfannerie? On va en juger.

Le théâtre repréfente le jardin d'une maifon de campagne aux environs de Lille. Cécile, fille de Bruno, officier municipal, aime Julien, jeune garde national; elle fouffre impatiemment les burlefques agaceries d'un certain Bertholin, vieux procureur, ariftocrate gangrené, qui gémit du bouleversement d'une révolution dont il n'ambitonnoit pas les avantages. Il demande Cécile à fon père; Bruno lui déclare fon refus, motivé fur fon âge & fes infirmités : leur entretien fe termine par une controverfe; Bertholin s'appitoye fur le fort de Paris: Il fera floriffant, réplique Bruno, fi les Parifiens favent difeerner les vrais patriotes des intrigans & des fcélérats qui prêchent audacieufement le meurtre & la défobéiffance aux ix. Julien annonce l'approche des ennemis, on entend le tocfin, des payfans accourent effrayés, tous cherchent un afile dans la ville. Tel eft le premier acte.

Au fecond, on voit l'intérieur de Lille; Bruno, avec fon écharpe, proclame la ville en état de fiége; le commandant donne des ordres, reçoit un trompette, qui fomme, de la part de fon maître, la ville d'ouvrir fes portes; on le rend témoin pour toute réponse du ferment de vivre libres ou de mourir. Ici, nous obfervons en paffant qu'il eft ridicule de voir un commandant arriettant, au lieu de donner en parlant des ordres qui doivent toujours être précis. Pourquoi auffi mettre en chant, la fommation du trompette? Il eft affez plaifant de menacer en chantant de saccager une ville. Mais paffons là-deffus. Le trompette parti le canon gronde, le feu commence, les bombes éclatent, l'incendie fait des ravages, la maison de Bruno en devient la proie celle de l'ariftocrate procureur eft feule épargnée, les femmes pouflent des cris de défefpoir, l'effroi eft général; mais les flammes n'ont pas plus d'activité que les habitans n'en montrent à fecourir leurs frères; on ariache Cécile de fon appartement, Julien la fauve, la terreur fait place à la joie de recevoir un renfort de cinq

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mille hommes qui arrivent en criant: vive la nation. La toile tombe.

Le troisième acte repréfente le camp ennemi; un jeune émigré, duc de profeffion, lâche par caractère, infolent par ton, s'entretient du fiége avec un Français qui fe repent de la fottife qu'il a faite d'émig er, il fe promet de réparer fa faute; cependant Bertholin, obligé de fuivre les Lillois dans une fortie, fe fauve & court au camp des Autrichiens; on veut le faire travailler aux retranchemens; il implore la protection du duc, & s'avoue porteur d'une fomme de mille écus: le duc, après la lui avoir noblement efcroquée, lui demande s'il eft de condition? Non, répond Bertholin, cela étant, mon ami, allez travailler aux fortifications. Il faut céder. Albert de Saxe arrive, il tanfe le duc fur fes baffeffes; on lui amène le jeune Français qui commandoit l'attaque du Petit-Bois; c'eft Julien. Interrogé par Albert, il répond, avec une fierté républicaine; ce qui excite les ricanemens de MM. les émigrés.. Albert leur impofe filence avec le mépris qui leur eft dû; des payfans tombés entre les mains des Autrichiens viennent fe réfugier auprès d'Albert, qui répond avec cruauté à leurs fupplications, & les envoie impitoyablement travailler aux retranchemens. En vain le Français converti, qui, au commencement de cet acte, a eu une difpute avec le duc, intercède en leur faveur, Albert eft inflexible; alors ce Français, digne encore de l'être, fe range de leur côté, arrache fa cocarde blanche, & confent partager leur fort. L'auteur, dans cet acte, a commis deux inconféquences: la première, d'ennoblir le caractère d'Albert, en lui prêtant, à l'égard de Julien, les égards & la noble admiration d'un ennemi généreux; la feconde, de lui fuppofer, un inftant après, une aine toute différente pour infulter aux larmes de malheureux payfans. Mais achevons de tracer cet acte. Les Lillois font une fortie vigoureufe, le combat s'engage; Julien, les payfans, & notre généreux Français britent leurs fers, attaquent les Autrichiens avec impétuofité, & décident du gain de la victoire. Julien. a emporté le drapeau. L'auteur auroit dû en refter là, & laiffer le mariage de Julien & de Cécile fous entendu : mais il a voulu fceller leur union fur le champ de ba taille, au milieu des morts & des mourans.

L'on voit par ces deux extraits que la pièce de la

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