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leurs fit tout ce qui dependait de lui pour semer entr'eux la jalousie, la méfiance, et les empêcher de s'unir contre lui. Chacun isolément sentit la nécessité d'avoir de la déférence pour le roi dont le secours était si puissant. Il acheva de se faire craindre de ses plus puissants vassaux, en tenant des troupes constamment sous les armes, ce qui ne lui avait été possible que depuis qu'il était devenu assez riche pour les solder. Cet état militaire permanent le mit à portée de faire la guerre en tout temps, avec des forces toujours plus considérables et plus expérimentées que celles qu'on pouvait lui opposer. Voilà ce qui porta un coup funeste au second soutien de la féodalité.

Les institutions de Louis IX, vers le treizième siècle, firent tomber le troisième soutien de l'édifice féodal, c'est-à-dire, la jurisdiction des seigneurs. Elle s'était si bien identifiée avec le pouvoir législatif, que tout seigneur pouvait faire des réglements dans l'étendue de son territoire : ceux que le roi lui-même publiait, ne servaient que pour les habitants de ses propres domaines. Cependant son exemple était d'un grand poids, surtout depuis que les seigneurs, moins forts

que

lui'

sentirent la nécessité de lui être agréables en marchant sur ses traces.

Louis IX ayant proscrit de ses jurisdictions l'absurde procédure par duels, et ayant ordonné que chacun prouverait son droit par écrit ou par témoins, les grands vassaux s'empressèrent d'adopter la même réforme ; ce qui fut successivement imité par les seigneurs inférieurs. L'usage barbare d'appuyer son droit par le duel, et de provoquer en combat singu lier, même les témoins et les juges dont on était mécontent, venait de ce que l'on n'avait aucune manière de se pourvoir contre un jugement qu'on croyait inique. En abolissant l'usage du duel judiciaire, Louis IX eut la sage précaution d'établir que la décision rendue par un juge seigneurial, pourrait être déférée au juge de la seigneurie supérieure. Par cette institution, chaque contestation, par la voie de l'appel, arrivait de degrés en degrés jusqu'à la jurisdiction royale, comme étant celle du suzerain. Les seigneurs de grands domaines qui voulurent remédier aux anciens abus des jurisdictions des seigneurs leurs vassaux, par les mêmes moyens qu'employait le roi, ne pouvaient attirer à eux les appels des justices

inférieures, qu'en se permettant aussi que les jugements rendus dans leurs propres tribunaux fussent portés, par suite de la hiérarchie féodale, jusqu'à la cour souveraine du roi, comme au plus haut degré de suzeraineté.

Cette forme judiciaire dont les seigneurs ne sentirent pas toute l'influence, parce qu'ils ne fondaient leur puissance que sur leurs armes, rendit le roi juge en dernier ressort de toutes les contestations qui s'élevaient dans le royaume ; dès-lors, fut ébranlée jusque dans ses fondements, l'indépendance des seigneurs. Il en résulta que peu à peu, le monarque eut l'exercice du pouvoir législatif; car lorsque, comme dans ces temps de confusion, cette première autorité n'est dévolue spécialement à personne, elle se trouve par le fait dans la main du juge supérieur. C'était en rendant leurs jurisdictions indépendantes, que les seigneurs étaient devenus législateurs, ou plutôt tyrans dans leurs domaines. En soumettant leurs jugements à l'autorité du roi, ils lui attribuèrent indirectement la faculté de prononcer sur les procès suivant les règles qu'il prescrivait, toutes les fois qu'il n'en existait point de généralement. reconnues. C'est précisément l'attribution principale du pou

voir législatif qui proclame des lois sur les matières qui ne sont pas réglées. La multitude des appels qui parvenaient jusqu'au roi était si grande, qu'on finit par établir dans les différentes provinces, des tribunaux qui rendaient la justice en son nom, afin de faciliter les réclamations des plaideurs qui se pourvoyaient contre les jugements seigneuriaux. De là l'origine des bailliages royaux, des sénéchaussées royales et enfin des parlements.

Des quatre principales bases du gouverne. ment féodal, trois ont été détruites, comme on vient de le dire: il restait la quatrième, c'està-dire, le droit de faire la guerre par un seigneur à d'autres seigneurs. Plus il était affreux dans ses effets, plus y tenaient ceux qui l'exerçaient; par conséquent, plus il était difficile d'y porter atteinte : son entier anéantissement ne fut produit qu'avec le temps par l'accroissement successif de l'autorité royale. Philippe IV, dit le Bel, qui commença son règne en 1285, augmenta considérablement sa puissance par deux moyens qui lui réussirent, grâce à l'adresse dont il usa pour les employer

D'abord, Philippe voulut se rendre le maître

de la fortune des grands vassaux ; il y parvint en leur donnant l'exemple de changer et d'altérer les monnaies : ils le suivaient d'autant plus avidement, qu'ils y trouvaient des resSources momentanées dont ils avaient besoin. Profitant du mécontentement général qu'excitaient les abus auxquels il avait porté les grands vassaux, Philippe revint à une loyale fabrication des monnaies, promettant de dédommager ceux qui avaient souffert par les altérations précédentes. Les seigneurs n'étaient pas en état d'imiter l'exemple de la réparation, comme ils avaient imité celui du mal. Certain alors d'avoir l'opinion du peuple pour lui, Philippe fit des réglements qui insensiblement conduisiE rent les rois au point d'interdire absolument aux seigneurs toute fabrication de monnaie.

Le second moyen dont Philippe le Bel se servit, était plus capable de lui nuire, si ce prince eût été moins rusé. Il imagina de convoquer des assemblées où siégeaient séparément le clergé, la noblesse et le tiers-état. Elles furent appelées par la suite États-Généraux : elles n'étaient qu'une image imparfaite de celles que Charlemagne avait instituées, et qui n'eurent aucun succès durable, faute d'a

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