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personne n'est obligé de prendre un pareil engagement qui est purement volontaire, les individus qui sortent de l'enfance, peuvent se retirer dans un autre pays, où on voudra bien les recevoir; la nature leur en donne la liberté. La contrée où ils ont pris naissance ne peut pas les retenir, sous prétexte que leur père avait consenti au pacte social; car un engagement de cette espèce est exclusivement personnel, et ne lie que l'individu qui le contracte.

Objectera-t-on qu'il est conforme à la raison d'être tenu des obligations de ceux dont on recueille la succession? La réponse est qu'en renonçant à cette succession, on n'est plus lié par les engagements du défunt. Ainsi, celui qui veut choisir une autre patrie que celle où il est né, renonce, en s'éloignant, au droit de devenir un jour propriétaire des biens que laissent ses parents.

On use très-rarement de la liberté de se choisir une autre patrie que celle où on a pris naissance, parce qu'à l'époque où la raison commence à se manifester, on aime déjà, par habitude, les lieux où on a été élevé, les per

II.

sonnes qu'on y voit continuellement; on y est attaché par des liens de famille, par les biens ou les avantages qu'on y possède, ou qu'on a l'espoir d'obtenir. Cette préférence pour les pays où l'on a passé son enfance est tellement inspirée par la nature, que jamais personne ne les quitterait, si des événements extraordinaires ne forçaient pas certains individus à chercher plus de satisfaction dans d'autres climats.

Pour que l'homme arrivé à l'âge de raison adhère au pacte social, il n'est pas besoin d'un consentement exprimé par écrit ou verbalement; dès qu'il reste dans le pays où ses parents lui ont donné le jour, il s'engage tacitement, par ce seul fait, à devenir membre de la nation; il se soumet à toutes les règles formées par la volonté générale, et, par conséquent, à la constitution en vigueur dans l'état. C'est seulement lorsqu'il a la volonté de renor cer au pays où il est né, que le fils d'un citoyen doit la manifester expressément, parce que la présomption qui résulte de l'affection qu'on a naturellement pour les lieux où l'on a sa famille, ferait regarder avec raison son silence comme un consentement tacite au pacte

social, et par conséquent à la constitution qui en est la suite.

On a vu que la constitution doit être consentie par la majorité des habitants: il serait curieux d'examiner comment chaque peuple, jusqu'à présent, a donné son adhésion à la forme de son gouvernement, et si les faits ont toujours été d'accord avec le principe. Cette recherche dans les fastes de l'histoire ne peut pas entrer dans un ouvrage qui a pour objet unique de faire connaître les sources de nos devoirs, et non pas d'indiquer combien de fois ils ont été violés pour le malheur des nations. Je me contenterai donc de dire, en général, que toute constitution volontairement adoptée, est essentiellement légitime. A l'égard de celle qui est donnée par la force, elle n'oblige, dans le for intérieur, que dans le cas où cette force a été employée justement. Ainsi, un usurpateur s'empare de l'autorité, change la constitution, et contraint, par la terreur, toute la nation à s'y soumettre. Assurément les citoyens ne sont pas obligés d'obéir à une autorité aussi illégitime; ils usent de leur droit, quand ils parviènent à la renverser. Une guerre est entreprise, pour les

motifs les plus raisonnables, par un peuple à qui elle réussit ; et le seul moyen qu'il a de faire une paix solide, est de soumettre à son gouvernement les pays qu'il a conquis. Les vaincus sont tenus, même dans le for intérieur, d'adopter la constitution qui leur est imposée. En prenant les armes sans cause valable, et en ne donnant aucune garantie pour maintenir la paix qui leur est offerte, ils se sont exposés volontairement à la peine qui leur est infligée.

Il en serait autrement si la guerre avait été déclarée contre toute justice, par les vainqueurs en cédant à la violence qui les prive de leur constitution, les vaincus conserveraient le droit incontestable de se débarrasser du joug dès qu'ils en trouveraient l'occasion. Cette vérité doit être bien méditée par ceux qui ne considèrent dans les guerres que la possibilité de faire des conquêtes. Souvent ils jètent la postérité dans des embarras bien plus préjudiciables à leur pays que ne lui sont avantageux les triomphes du moment.

Néanmoins, quand avec le temps les vaincus ont enfin consenti librement à la consti

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tution, ils n'ont plus le droit d'invoquer leur ancienne indépendance, pour se révolter, sans motif, contre la nation à laquelle ils ont été incorporés. Il en est de même lorsque l'autorité souveraine a été usurpée, et que les peuples s'y sont soumis, après cessation de toute violence ils ne pourraient plus désobéir sans crime, si le gouvernement qu'ils ont reconnu ne devient pas oppresseur. Observez que le consentement libre, dans une pareille circonstance, n'a pas besoin d'être donné expressément; il résulte tacitement d'une soumission prolongée sans réclamations, à moins qu'on ait été dans l'impossibilité de manifester des protestations. Cette vérité est enseignée par la raison elle-même; elle regarde comme approuvé ce qu'on pratique long-temps sans contrainte; autrement il naîtrait sans cesse de nouveaux prétextes de troubler l'ordre social, ce qui serait contraire aux volontés de la nature. Quelque vicieuse que soit l'origine d'une constitution, elle est donc légitimée par une exécution paisible et volontaire pendant un long temps, et aucun changement ne peut y être apporté que par la volonté générale,

De plus grands détails sur les devoirs im

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