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service funèbre le 13 février, prononça, au milieu des citoyens de sa paroisse villageoise, un discours dont l'exorde et la péroraison renferment des idées vraiment nobles et civiques.

O progrès de l'éternelle raison!ô sublime influence de l'esprit révolutionnel! Ce n'est plus à des potentats orgueilleux que la France régénérée présente le tribut de son amour et de sa reconnoissance; ce n'est plus sur la tombe de ses oppresseurs que l'habitant des campagnes vient arborer le crêpe lugubre, et exprimer sa douleur et ses regrets; c'est son ami le plus tendre, c'est son bienfaiteur le plus ardent; c'est le précepteur, le mentor des hameaux qu'il pleure en ce jour de deuil, et qu'il voudroit pouvoir soustraire, au prix de son sang, à l'impérieuse destinée qui l'enlève à la France, aux lettres et à la philosophie ".

Il peint ensuite avec énergie le moment où la révolution appela Cérutti au secours de la liberté et de la patrie, et celui où il se voua entièrement à l'instruction des campagnes.

Assez de mains, dit-il, s'élevoient pour affranchir le peuple de la servitude; mais combien on faisoit peu d'efforts pour lui arracher le bandeau de l'erreur! Cérutti entreprend cette tâche pénible : il emprunte, pour être entendu de tous, le langage le plus clair et le plus simple. La simplicité du style ne nuit point à l'élévation des pensées; toujours philosophe, souvent éloquent, Cerutti scrute tous les usages, examine toutes les croyances dissipe toutes les erreurs, frappe tous les préjugés, abat toutes les idoles.

"Ah! paisibles agriculteurs, combien de fois n'ai-je pas surpris sur vos lèvres le sourire de l'approbation, quand je vous lisois quelques pages de la Feuille Villageoise! Combien de fois n'avez-vous pas rougi de l'espèce de vénération que vous aviez ci-devant pour les pratiques superstitieuses du monachisme et de l'ignorance! Combien de fois les sages conseils de Cérutti ont-ils éclairé votre zèle! Combien de fois ne vous a-t-il pas appris à distinguer la liberté de la

licence; le vrai patriotisme, des exagérations de l'amour-propre.

"Mais une admiration stérile de ses vertus, un retour infructueux sur ses rares talens ne nous paroîtroient pas un témoignage suffisant de reconnoissance; vous devez à l'écrivain philantrope, au précepteur des hameaux, le tribut d'estime qu'exigeoit de ses disciples le savant évêque d'Hippone. Le salaire que vous me devez, disoit Augustin à ses élèves, c'est d'être vertueux. Voilà, bons villageois, ce que vous, demande, du sein de l'éternelle demeure, le sage Cérutti. Les pleurs dont vous arrosez son urne funèbre, satisfont la sensibilité ; mais il faut en tarir la source, et vous souvenir qu'élevés à la dignité d'hommes libres, vous n'avez qu'une manière d'honorer ceux qui ont, en votre faveur, reculé les bornes de l'esprit humain; c'est de porter dans les régions qu'ils vous ont découvertes, le courage, la persévérance et le désintéressement nécessaires pour assurer le triomphe de la liberté (1) ».

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Un autre pasteur, dont nous avons fait connoître la philosophie courageuse et le style original, M. Auguste Couet, curé d'Orville, a aussi épanché ses sentimens dans un morceau, dont on aimera l'expression noble et touchante. « Ah! s'écrioit-il, si dans quelques années Cérutti fût venu dans nos campagnes, comme il y auroit reçu les bénédictions populaires! comme il y auroit trouvé des amis reconnoissans! Il se seroit vu environné de vieillards qui auroient couvert ses mains de baisers, d'épouses qui lui auroient parlé avec enthousiasme des bons ménages de leurs maris patriotes, de citoyens instruits qui se seroient épuisés en remerciemens. Il y auroit été fêté comme Las-Cazas (1) le fut par les Indiens; car les Indiens n'étoient guère plus abrutis et plus opprimés que le paysan français. Hélas! toutes ces idées, vraies alors, ne sont plus qu'un songe.

(1) Je supprime seulement tout ce que la fin de ce discours a d'obligeant pour le successeur de Cérutti.

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L'auteur de nos destinées là enlevé à ce plaisir pur qui naît de la joie du peuple. Il semble que la providence, pour marquer sa puissance, se plaise à borner la gloire, à interrompre tout à coup les bienfaits da génie; il semble qu'en créant un grand homme, elle lui dise comme à la mer: Voici tes limites, tu n'iras pas plus loin. Ainsi disparut Mirabeau, sans cueillir ces autres lauriers qu'un âge plus avancé lui promettoit; ainsi, à la moitié desa course, disparut en Angleterre, presque dans le même temps, le docteur Price, ce citoyen de tous les pays libres, qui dans sa patrie soutenoit nos droits avec la même ardeur qu'il avoit soutenu ceux du congrès américain.

La mémoire de Cérutti sera honorée dans nos campagnes, comme celle de Confucius l'est dans la Chine. On lui a bâti dans toutes les provinces des monumens simples ou superbes; on y lit en plusieurs endroits, en gros caractères: Au grand maître, au premier docteur, à celui qui a donné les instructions aux empereurs et aux rois. Chaque année les docteurs et les lettres célèbrent sa fête. On prononce son éloge, qui ne contient jamais plus de huit lignes; c'est ainsi que nous, villageois, pauvres, mais reconnoissans, sur le tertre où les dimanches d'été nous nous rassemblons pour causer des affaires publiques, nous éléverons une colonne modeste, où l'on lira ces mots seuls: Cerutti, premier auteur de la Feuille Villageoise! Les longues inscriptions sont pour ces hommes dont le nom se perdroit dans l'oubli, si les flatteurs ne disoient pas longuement ce qu'ils n'ont jamais été.

(1) Après la découverte de l'Amérique, un bon curé espagnol, Las-Casas, révolté des barbaries que les Espagnols exerçoient contre les Indiens, conçut le projet d'affranchir ces peuples malheureux : il employa, ou plutôt il perdit cinquante années à plaider pour eux en Europe et en Amérique. On lui reproche d'avoir imaginé le commerce des noirs Africains. Mais la traite, telle qu'il l'avoit conçue, n'étoit point celle qui existe. Il ne faisoit que prendre des hommes qui étoient déjà esclaves, pour empêcher qu'on ne réduisît à l'esclavage des hommes qui étoient encore libres. Le genre humain gagnoit à ce triste calcul.

Au moment où je termine cet extrait, je reçois la touchante et glorieuse lettre que m'écrivent les amis de la constitution du Havre. Que ne puis-je donner ici à tous mes lecteurs la description de la fête patriotique et funéraire qu'ils ont célébrée le 25 février, en l'honneur de l'ami que j'ai perdu ; fête vraiment philosophique, et dans laquelle un mélange mal entendu de cérémonies religieuses ne détournoit point les esprits de leur objet véritable!

Que n'ai-je pu moi-même assister à la marche imposante des patriotes, unir fraternellement mes mains aux leurs, suivre ces vieillards vénérables qui ouvroient et fermoient le cortège mélancolique! Que 'n'ai-je pu voir ce cénotaphe (1), triste représentation d'un spectacle plus triste encore; ces inscriptions plaintives, ces attributs du labourage, symboles de la reconnoissance des campagnes, ces couronnes civiques préparées pour l'instituteur des hameaux ! Que n'ai-je vu enfin l'humble volume de la Feuille Villageoise porté en triomphe avec le livre sublime de la Constitution, déposé et couronné, comme un trophée honorable, aux pieds du tombeau de Cérutti! ́Oh! comme mon cœur se seroit doucement rouvert aux larmes en écoutant les sons lugubres, et la musique gémissante, et les voix mélodieuses chantant de beaux vers, nobles accompagnemens de cette solemnité digne des siècles et des mœurs antiques! Mais surtout avec quels transports, quel enthousiasme j'aurois applaudi à l'éloge prononcé dans cette fête par le citoyen J. CH. BAILLEUL! discours rempli de sentimens élevés, de pensées fortes, d'expressions vraiment heureuses et caractéristiques; discours qui inspire l'estime de son auteur autant que l'admiration de son héros.

Amis de la constitution, en même temps que mon sentiment vous adresse ce remerciement public. mon cœur consacre de civiques félicitations au mouvement qui vous a portés à consacrer la mémoire d'un tel

(1) Tombeau qui ne renferme riền, et n'est qu'un simulacre élevé en commémoration du mort.

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citoyen: ces honneurs vous honorent vous-mêmes. C'est un signe de patriotisme non équivoque que la reconnoissance des services rendus à la patrie. La liberté jalouse, l'égalité fière et délicate craignent les hommages adulateurs rendus aux citoyens vivans. Les honneurs posthumes sont la reconnoissance des nations libres. Ils ne sont pas un moindre encouragement pour la vertu. Une grande ame ambitionnera les funérailles de Germanicus autant que le triomphe de Paul Emile, et le panthéon français autant que les applaudissemens, les distinctions, les médailles et tous les monumens d'une gloire que le lendemain peut fiétrir. GROUVELLE.

ASSEMBLÉE NATIONAL E.

Décret d'accusation contre M. Delessart.

Nous ne craignons pas que les lecteurs de la Feuille Villageoise blâment la sévérité du corps législatif. Mais nous avons promis de faire connoître les motifs de cet acte; le premier exemple qui montre que la responsabilité des ministres n'est pas un mot futile, un son insignifiant. Tous les patriotes ont paru se réjouir de ce grand exemple. Ce n'est pas, comme l'ont dit les hypocrites conseillers de la modération et de la paix, ce n'est point le farouche désir de trouver des coupables et d'immoler des victimes; mais c'est la satisfaction patriotique que les gens de bien trouvent. à considérer la puissance et l'égalité de la loi; c'est aussi le plaisir de voir un nouvel article de la constitution s'exécuter; ils ont applaudi à la première accusation d'un ministre, comme ils avoient applaudi au premier veto appliqué par le roi; excepté qu'ils en blâmoient l'application : c'est ce qu'on ne peut dire du nouveau décret, ainsi

conçu :

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L'assemblée nationale, considérant que le ministre des affaires étrangères a négligé ou trahi ses devoirs, compromis la sûretê et la dignité de l'état; ART. 1. Eu ne donnant pas connoissance à l'as

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