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signal, Cérutti le donna. Il publia l'éloquent Mémoire pour le peuple français. Les patriotes s'en souviennent. Cette grande cause y étoit plaidée avec ce charme nécessaire alors pour intéresser la multitude frivole des lecteurs; nos droits y étoient réclamés avec ces habiles ménagemens non moins nécessaires pour interroger le vœu encore inconnu de la nation et de ses tyrans; mais en même temps les misères du peuple y étoient peintes avec cette véhémente énergie qui enflamme et soulève tous les cœurs.

Depuis ce moment, voué à cette grande cause, son génie et sa plume n'ont point voulu de repos. Dans la révolution, point d'événemens; dans la constitution française, point de vérités où il n'ait attaché son nom par quelque ouvrage lumineux.

Jour et nuit occupé de défendre ainsi la patrie et la liberté, il eût dû sans doute se croire quitte envers elles. Pourquoi la confiance de ses concitoyens vintelle le chercher dans sa studieuse solitude? Indépendant par sa modération, plus encore que par sa fortune, nulle ambition ne le poussoit dans la carrière publique. Un désir généreux d'être utile l'entraîna. Il avoit, pendant sa vie entière, médité des plans étendus pour le bonheur des hommes. Pour les préparer, il s'étoit fait le journaliste des campagnes. Pour les proposer et les établir lui-même, il vouloit être l'un des législateurs de la France.

La première assemblée électorale de Paris qu'il présida ou dirigea plusieurs mois, absorba ses forces: il y prodigua sa présence, comme un homme qui n'eût eu d'autre mérite à y porter. Il y prodigua sa voix, comme s'il n'eût eu qu'un seul moyen de servir. Quelque sujet qu'on discutât, il ne s'en rapportoit qu'à lui pour ramener au but. Avec des organes foibles, il luttoit contre le tumulte des assemblées. Avec une ame susceptible de tant de délicatesses souvent il affrontoit, il dominoit l'ouragan des passions grossières qui grondent dans les moindres débats. L'inspiration et le sentiment donnoient à ses accens une gravité et une puissance qui l'étonnoit lui-même. Mais en descendant victorieux de la tribune, il arrivoit chez

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lui vaincu, terrassé par de si violens efforts. Et cependant à peine arrivé, il s'occupoit à méditer, à préparer les leçons qu'il destinoit à ses chers Villageois. Dès lors, une fois la plume à la main, il ne la posoit plus; il puisoit dans sa vaste mémoire, il exprimoit de sa pensée, il exhaloit de son ame ces faits historiques et instructifs, ces récits pittoresques, ces tableaux intéressans, sur-tout ces rapprochemens nouveaux, et ces jugemens solides des siècles, des empires, des peuples et des princes; enfin ces applications habiles des faits passés aux circonstances présentes; cette moralité dramatique qui fait de chaque morceau de géographie un ouvrage si neuf et si utile. Sans s'arrêter, sans respirer un instant, il jetoit sur le papier des pages entières ; c'étoit avec cette impatiente et généreuse tena cité qu'il conduisoit jusqu'à la fin l'ouvrage qu'il avoit conçu, quelque part qu'il fût, dans quelque position qu'il se trouvât, soit assis sur son lit, soit debout, soit écrivant sur ses genoux.

Cette alternative d'efforts physiques et de contention d'esprit, en doublant son existence, usoit sa vie. Elle desséchoit, brûloit, appauvrissoit son sang. Quelques indispositions l'avertirent en vain de son épuisement. Valetudinaire depuis longues années, il étoit accoutumé aux douleurs et aux langueurs. La passion de servir et de produire l'élevoit au dessus de tout. Il maîtrisoit son mal jusqu'à ce que son mal l'eût ren

versé.

C'est le 14 mai qu'éclata la maladie qui nous l'enlève. Ilse sentit attaqué dans les reins d'une douleur insupportable; elle ne le quitta plus; elle acheva de lui ôter le sommeil, déjà devenu difficile. Vainement, par des promenades forcées, essaya-t-il de le rappeler; en vain même il évita les assemblées. Bientôt l'insomnie détruisit l'organe de la digestion. Il appela des médecins: c'étoient des hommes qu'il estimoit; mais il n'en croyoit aucun. Il essayoit, interrompoit, abandonnoit tous les régimes et tous les remèdes. Il vouloit sur-tout qu'on fit cesser ses douleurs aiguës; mais la cause en étoit inconnue on l'attaqua tour à tour comme une goutte, comme un rhumatisme; lui-même

prodigua la ressource dangereuse des calmans. Enfin ces souffrances l'empêchoient de composer, souvent même de penser; et cette privation de son plus grand plaisir le plongea dans des accès de mélancolie qui achevèrent d'altérer ses forces et tous ses organes. Il se détruisoit, amaigrissoit, s'affoiblissoit de jour en jour.

Les événemens publics qui signalèrent l'été de 1791, en sollicitant son ame, consumèrent le reste de ses forces. Le 21 juin, il se transporta au département; il y parla avec véhémence et avec habileté. Tant que le danger dura, son ame oublia son corps; il donna, souffrant et mourant, l'exemple de l'intrépidité éclairée, de l'activité vigilante et infatigable. Mais bientôt après, de nouvelles crises lui firent expier ces prodiges de vertu.

Le jour qu'on célébra le triomphe funéraire de Voltaire, est une époque remarquable de sa maladie. Il faut avoir connu son enthousiasme, pour savoir quelles émotions devoit lui donner cette majestueuse solemnité.

Toute la révolution est là, disoit il; quel spectacle en Europe qu'une grande fête publique, où le noble et le prêtre ne jouent aucun rôle; où la magistrature est aux pieds du génie, où les métiers, les arts et les sciences s'honorent eux-mêmes par les honneurs qu'ils rendent!.. Le temps étoit humide etfroid; il resta durant plusieurs heures attaché à une fenêtre, devant cette apothéose philosophique, en extase, et étonnant ceux quil'entouroient, de l'éclat des discours par lesquels il exhaloit les transports de son admiration.

Depuis ce jour, ses jambes étant considérablement enflées, on changea la méthode de son traitement. Quelque temps après cette enflure disparut; les douleurs revinrent: ces variations continuelles déroutoient l'art et lassoient le malade.

La nouvelle législature fut convoquée; Cérutti fut élu; ill'avoit ardemment désiré. Ce succès, et la perspective qu'il lui offroit, suspendirent un moment ses maux. Il sembla renaître; déjà il m'entretenoit des efforts qu'il comptoit faire pour le salut public, et moi je lui parlois des ménagemens qu'il faudroit avoir pour sa santé.

Enfin s'ouvrirent les séances de l'assemblée nationale; hélas ! il n'a fait qu'y paroître. Au premier pas, il succomba. C'est encore son plus grand regret: Je comptois bien y périr, me disoit-il, mais j'aurois voulu du moins y donner plus d'un bon exemple, y ouvrir plus d'un. bon avis.

Depuis le mois de novembre, de violentes douleurs, des crises multipliées ont précipité sa fin; il a vu sa destruction; il l'a vue sans crainte, et avec indifférence. Il n'a plus cherché que les moyens de la rendre encore plus prompte, et sur-tout moins cruelle, par des lectures philosophiques, par de doux entretiens, même par la composition de plusieurs écrits. Pour jouir de son esprit, pour endormir ses souffrances, il a sur-tout invoqué le secours de l'opium, ami dangereux, dont il chantoit sans cesse, les louanges. Rien n'égaloit, à l'entendre, le calme voluptueux, la rêverie enivrante dans laquelle il le plongeoit; rien n'égaloit même la beauté des idées, l'éloquence et la grace des discours qu'il lui inspiroit. C'étoit l'opium qui, dans ces derniers temps, avoit ranimé son goût pour la poésie. C'est dans le ravissement, dans l'exaltation délicieuse que ce breuvage lui procuroit, qu'il a voulu revoir, et qu'il a recomposé tout entier l'ouvrage (1) dont nous donnons ici deux morceaux admirables.

Hélas! quand vous les lirez, bons villageois, le génie qui les dicta n'existera plus. Jouissez donc encore de sa pensée, jouissez même de son image; car l'homme vertueux qu'il s'est plu à peindre se rendant, au milieu d'une campagne féconde, heureux du bonheur qu'il multiplioit autour de lui; c'étoit lui même,

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(1) Cet ouvrage vient de paroître ; il est intitulé: LES JARDINS DE BETZ, poëme, accompagné de notes instructives sur les travaux champêtres, sur les arts, les lois, les révolutions, la noblesse, le clergé, etc. Nous donnerons dans nos Feuilles suivantes une grande partie de ces notes, qui charment également

les esprits les moins cultivés, et les esprits les plus profonds.

No. 20. Seconde année.

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tel qu'il avoit existé pendant dix années, tel qu'il seroit aujourd'hui, si la révolution n'eût dérangé ses projets de retraite agreste et philosophique.

TABLEAU POÉTIQUE

DU CARACTÈRE ET DE LA VIE D'UN HOMME DE BIEN,

Propriétaire, Cultivateur, Philosophe, et sur tout

,

bienfaisant :

Tiré du poëme des Jardins de Betz; par M. CERUTTI (1).

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Heureux qui jeune encore et libre en ses penchans, A la cour, aux cités a préféré les champs,

Et qui, loin du tumulte, et dans un doux silence, Au milieu des jardins va semer l'opulence, Fertiliser sa terre en être le soutien,

"

Faire le bien du monde en cultivant son bien !
Adorateur constant des beautés naturelles,
Jamais exagéré, ni refroidi pour elles,
Il construit des jardins, non en décorateur,
Mais avec les projets d'un esprit créateur.
Sur un sol infécond, versant un or fertile,
Il fait germer le sable, il fait fleurir l'argile (2).

(1) Ce poème, accompagné de notes instructives sur les travaux champêtres, sur les arts, sur les lois, les révolutions, la noblesse, le clergé, etc. se vend à Paris, chez DESENNE, au Palais Royal.

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(2) Le sable mêlé avec l'argile la plus froïde et la plus lente à produire, contribue à la réchauffer, et hâte ses productions. Dans les dégels, la neige et la glace qui couvrent un terrein sablonneux, fondent toujours plutôt qu'ailleurs ; et les châtaigniers des Alpes, dont le pied est recouvert de sable, sont les plus précoces et les plus féconds.

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