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La nation a demandé la communication du livre rouge, afin de pouvoir connoître quelles étoient les créances légitimes sur le trésor public; quelles étoient les créances simulées dont il étoit grevé. Si l'origine de la dette publique ne remontoit pas au-delà du règne de Louis XVI, sans doute on pourroit se dispenser de publier le livre rouge de Louis XV; mais c'est au règne de ce dernier que se rapporte une partie considérable de la dette publique; c'est sous son règne qu'est né cet esprit déprédateur qui a fait tant de ravages.

L'histoire a des droits aussi sur cette partie du livre rouge: il faut qu'en montrant, dans Louis le Bien aimé, un prince qui, se jouant de l'amour du peuple, sacrifioit tout à ses maîtresses et à ses favoris, elle apprenne à ce même peuple à détester une forme de gouvernement où le bonheur et la tranquillité de vingt millions d'hommes dépendent de la mauvaise digestion ou de l'insomnie d'un seul, et quelquefois de la lubricité d'une femme ou de la souplesse d'un favori.

Le roi a demandé, dit M. Necker, qu'on ne portât point l'oeil sur la vie de son aïeul; ce trait fait plus honneur à la piété filiale du roi qu'au discernement des ministres, qui lui ont persuadé que la chose étoit possible: mais outre qu'il est permis de douter que Louis XVI ne se soit point élevé au-dessus de ces ménagemens de famille, jusqu'à ce qu'il l'ait dit lui même, doit-on, peut-on compromettre la libération de l'état et le sort de la dette publique par un acte de condescendance aussi injuste que contraire à la volonté générale ?

Eh! que peut craindre Louis XVI pour la mémoire de son aïeul? La France entière ne sait-elle pas qu'il a partagé ses dernières années entre le vin, la chasse et la débauche? Quelque Français, quelque homme civilisé, dans les quatre parties du globe, ignore t-il ses liaisons avec un maréchal de Richelieu et sa vie avec une du Barry? Ne conmolt-on pas jusqu'aux plus sales détails des petits

appartemens ou du parc aux cerfs? Faut-il que son successeur rougisse pour lui après sa mort de ce dont il ne rougissoit pas de son vivant? Et nous, qui sommes LA POSTÉRITÉ, serons-nous assez lâches pour couvrir d'un silence, presque religieux, les égaremens de l'amant de la du Earry?

De quel droit dit-on à la nation: Tu ne sauras que cela; nous te cacherons ce qu'il nous plaira de tes propres affaires ? J'augurerois bien mal d'une nation qui, dès les premiers jours de la liberté, souffriroit une telle audace dans ses agens.

Le bruit s'est répandu, et je ne puis encore le démentir, que cette latitation du livre rouge de Louis XV étoit une espèce de transaction entre le ministère et certains membres qui ont de l'influence dans l'assemblée nationale, et dont les parens ont été ministres, ou ont profité des déprédations du règne passé. Eh! que nous importe, à nous, qui en avons été, qui en sommes les victimes? Qu'importe même aux alliés ou aux descendans de ces familles? Tout ce que l'on pourroit découvrir de déprédations ou d'actes arbitraires de feu d'Aiguillon, le ministre, empêcheroit-il que M. d'Aiguillon fils, membre de l'assemblée nationale, ne fût un des plus zélés défenseurs des droits du peuple?

Que l'on cesse donc de part et d'autre d'outrager le peuple, en lui cachant ce qu'il sait déjà par conjectures, et ce qu'il a droit de savoir. en détail. Si un particulier s'étoit avisé de mettre, de son autorité privée, le scellé sur mon portefeuille, n'aurois-je pas le droit de le briser? Ce livre est le porte feuille de la nation; le ministre qui en a scellé les premières pages, n'avoit point de caractère pour une telle opération; le scellé est nul; le consentement donné sur ce point par le comité des pensions est nul: que l'on se hate donc de nous dévoiler les premières pages de ca livre fatal, si l'on veut que nous connoissions toute l'étendue de nos maux. Sans cette connoissance,

il seroit aussi inutile que dangereux d'entreprendre de les guérir.

Dépouillement du Livre rouge.

Le comité des pensions a distribué les dépenses portées au livre rouge en dix chapitres, dont voici Tes titres et le montant (1) ›

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Le total monte, en y comprenant les fractions au-delà de 1000 l., à 227,985,517 L.

Il ne faut pas perdre de vue que cette énorme somme ne forme qu'une foible partie du gaspillage ministériel. Ce n'est là que le livre rouge du département des finances; et chaque ministre avoit le sien, sur lequel il écrivoit toute la partie de la dépense secrète, c'est-à-dire, de celle qu'il auroit rougi d'avouer, ou qu'il lui étoit impossible d'établir.

Le comité annonce en outre, dans un avis préliminaire, que les ordonnances de comptant, qui n'étoient que des moyens de déprédation, se sont constamment montées, depuis 1779 jusqu'à 1787,

(1) Nous omettons les fractions qui excèdent mille livres, parce qu'elles fatiguent l'oeil du lecteur, et que cette omission n'empêche pas de saisir l'étendue des déprédations.

chaque

chaque année, depuis 87 millions jusqu'à 136 mil lions. Ainsi, les brigandages du livre rouge ne formeroient qu'une foible partie des causes de la dette publique, puisqu'ils ne présentent que le capital de onze millions de rente.

CHAP. premier. Aux frères du roi. Très-heureusement il n'en a que deux, et vraisemblablement le peuple va désirer qu'il n'en eût jamais eu; les preuves de leur avidité vont faire détester à jamais ceux qui seront destinés à porter le titre d'enfans de France; et, bien loin de bénir la fécondité des femmes de nos rois, nous serons forcés de la regarder comme un fléau public.

MONSIEUR, ce prince, si économe, qui avoit tant d'ordre dans ses affaires, a pris dans le trésor royal QUATORZE millions six cents quatorze mille livres, depuis 1782 jusqu'en 1787.

Le comte d'Artois a pris dans le même espace TREIZE millions sept cents cinquante mille livres. Ce fut l'infâme et dangereux Calonne qui sut faire adopter au roi, le 28 décembre 1783, le projet de charger l'état des dettes du comte d'Artois.

Le trésor public devoit payer encore aux créanciers de ce prince, en 1789, 1,600,000 livres, pareille somme en 1790, et 2 millions en 1791. Il résulte du travail de Calonne, qu'il y a de fortes rentes yiagères constituées sur la tête du comte d'Artois, comme sur celle de Monsieur, et sans doute, comme Monsieur, il en a fait les fonds avec les deniers du trésor public (1).

(1) A Monsieur, pour lui faire 500 mille livres de rente viagère, conformément à la décision de sa majesté, du 21 décembre 1783, ci, 5 millions, page 10 du livre rouge. C'est aux dépens de cinq cents familles que Monsieur jouit de cette rente. Un prince qui prétend au titre de bienfaisant et de philosophe osera-t-il en jouir encore? Ne les restituera-t-il pas à tant de ses frères qui meurent de faim, et à qui on a extorqué ces cinq No. 39. *I

:

Quand on pense qu'outre ces sommes et ces rentes, les frères du roi ont des apanages, des maisons royales, des propriétés particulières d'un grand revenu, et que cela ne leur suffit pa, on ne peut s'empêcher de sentir tout le sens de ce sarcasme si connu d'un seigneur, à la naissance de chaque prince: encore un louveteau.

Il faut leur apprendre aujourd'hui qu'ils ne sont pas des rois, mais de simples citoyens; que ces gardes qu'on leur donne, ce chancelier, ces conseils, ces intendans, sont plutôt des dérisions que des marques d'honneur. Qu'on leur fasse singer la royauté si l'on veut, si c'est un point de la politique royale, mais que ce ne soit plus aux dépens de la nation que faudroit-il penser d'un prince qui, dans l'état de détresse où la nation est réduite, ne sauroit pas se contenter d'une maison de ville, d'une terre, et d'un million de revenu?

De deux choses l'une: ou le traitement des princes seroit compris dans la liste civile, ou la nation s'en chargera. Dans le premier cas, c'est au roi à borner la dépense de ses frères. Dans le second, il faut espérer que les représentans de la nation n'oublieront pas assez ce qu'ils doivent à leurs commettans, pour allouer à MONSIEUR, pour sa maison et celle de son épouse, 3 millions 656,000 livres, et à M. LE COMTE D'ARTOIS, 4 mil lions 584,000 livres.

En réduisant le revenu de ces princes à un million, on aura concilié ce qu'exigent leur rang, leurs besoins, avec la justice que la nation se doit à elle-même. H faut qu'en forçant ces princes à la plus stricte économie, elle se rembourse des fonds énormes qu'ils ont eu le honteux courage de dérober aux besoins publics.

millions? Ah! s'il ne le fait pas, les titres qui lui appa! tiennent sont au moins ceux d'homme injuste et de mauvais citoyen.

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