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sans aucune aventure, au feu château de la Bastille. Madame Goupil y étoit déja: son mari avoit choisi involontairement le donjon de Vincennes. En arrivant chez M. Delaunai, on me dépouilla de mon argent, d'un livre que j'avois dans ma poche, de mes boucles à jarretieres, ainsi que de celles à souliers. N'ayant plus rien d'offensif, M. Delaunai vint m'installer dans mon appartement à la tour de la liberté, et me demanda, d'un ton de commisération, ce qui avoit pu me mériter le traitement que j'essuyois. Je lui répondis par cet impromptu:

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Je trouvai le gouverneur assez borné ; c'étoit un homme d'une taille médiocre, assez gros, d'une figure passable, mais peu distinguée : il avoit plus d'astuce que d'esprit, d'ailleurs, fort rampant auprès de M. le Noir. Il avoit été militaire sans en connoître la science; tout occupé de détails domestiques, il se laissoit duper par son épouse, qui jouoit la femme de cour, et qui, dans le fond du cœur, méprisoit son mari, qui, en effet, avoit plutôt l'air d'un maître boucher que d'un gouverneur. Le cuisinier de la Bastille, au contraire, étoit un homme important, beau parleur; les profits qu'il partageoit avec Delaunai le mettoient à même de tenir maison, et d'entretenir une jolie femme de la rue Saint-Antoine, dont la sœur étoit sur numéraire aux élèves de l'opéra. Pendant huit jours, je n'eus d'autres visites que celles de mon porte-clef. A la fin, on m'annonça M. le Noir: je le trouvai à la chambre du conseil; il avoit le front soucieux, l'air embarrassé. Il me dit d'un ton moitié sévère, moitié mielleux : Comment! moi qui vous aimois, qui vous voulois du bien, vous allez

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vous joindre à Goupil pour me perdre ? vous allez révéler au public mes amours avec mademoiselle d'Hervieux? vous allez intriguer auprès de personnes puissantes contre moi? Je connois vos correspondances avec M. Amelot. M. de Maurepas est indigne : vous ne pouvez vous tirer d'ici qu'en me disculpant à ses yeux; votre liberté dépend de lui. Je vais vous donner des notes sur lesquelles vous ferez un mémoire qui décidera de votre sort. J'assurai M. le Noir que je connoissois peu mademoiselle d'Hervieux; que je n'avois jamais rien écrit sur elle; que mes liaisons avec Goupil n'avoient d'autres motifs que l'intention où j'étois de traiter de sa charge; qu'à la vérité j'avois eu occasion d'obliger des personnes d'un rang très-élevé ; mais que je n'entretenois leur protection que pour mon utilité, celle de mes amis, et nullement pour nuire à qui que ce soit.

Puis-je compter sur ce que vous me dites? Je vous le jure. J'ose mêine vous assurer qu'il n'y a point d'histoire de vos amours avec mademoiselle d'Hervieux: si ce libelle eût existé, je l'aurois su par mes correspondans; c'est une fausse confidence qu'on vous a faite. Mais Goupil me trahissoit? Il tramoit contre moi? Il écrivoit à M. Amelot? J'ai lu des lettres de lui à ce ministre ; je les ai saisies à la petite poste. Je ne suis point chargé de trouver Goupil coupable; il me suffit de prouver que je suis innocent. Eh bien! développez tout cela dans un mémoire circonstancié, et je me chargerai de le remettre à M. de Maurepas; du reste, je vais dire an gouverneur de vous accorder tous les agrémens dont cette maison est susceptible. J'ai oublié de dire qu'on avoit été chez moi se saisir de tous mes papiers; que le commissaire, après les avoir inventoriés, dénonça à M. le Noir la pièce suivante adressée à la Dubary pendant son élévation.

De la fortune aimable favorite,

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Toi que l'amour combla de tous ses biens!
Toi dont les yeux, bien plus que le mérite,
Ont enchaîné par de tendres liens

Le souverain des Français très-chrétiens!
Toi
que
l'on vit, sans escorte et sans suite,
Aux plus offrans prodiguer tes faveurs':
De ton printemps tu peux cueillir les fleurs;
Mais, de l'hiver, quand la main décrépite
De ton beau front aura flétri les traits,
Quand tu verras s'envoler tes attraits,
Quand les amours de toi prendront la fuite...
Ma chère, hélas ! quels seront tes plaisirs?
Tes jours charmans paroîtront comme un songe.
Réduite, alors, aux éclairs du mensonge,
Tu formeras d'inutiles désirs.
Peut-être aussi, lassé de tes caresses,
Et dédaignant tes lubrics secours,
Le bien-aimé, pour calmer ses tristesses,
Formera-t-il de nouvelles amours.

Qui sait des rois le caprice suprême

Du plus haut rang nous fait tomber soudain.
Tel autrefois touchoit le diadême,

Qui vit obscur et demande du pain.

La suite à l'ordinaire prochain; nous donnerons aussi les détails circonstanciés d'une horrible conspiration découverte en 1768 par M. le Prévét de Beaumont, détenu prisonnier pendant

22 ans.

Letttes au Rédacteur des Révolutions de Paris. MONSIEUR,

On s'étonne de ce que je regarde comme très-impolitique la fabrication de louis et d'écus à laquelle on se livre avec ardour, et à l'aide de laquelle nos pauvres

têtes croient pouvoir augmenter notre numéraire. L'exposition des principes sur cette matière, ainsi que sur la nécessité du papier-monnoie, et les dangers des billets de banque, de caisse ou d'état, demanderoit un traité de politique, un traité des monnoies, un traité de finances. Je vais me borner à quelques idées fort simples.

On frappe depuis six mois dans tous les ateliers des monnoies de France, des louis et des écus provenant, tant de notre vaisselle, que très-impolitiquement on a portée sous le balancier, que des matières que l'industrie a fait veuir de l'étranger; et de tous ces louis, de tous ces écus, on n'en voit pas la dix-millième partie dans la circulation. Que devient donc le surplus ? Si l'inquiétude en resserre quelque peu, croyez que la plus forte partie est envoyée à nos émigrés, qui ne peuvent vivre chez l'étranger sans le payer. La quantité de ces émigrés (qui sont tous les plus riches particuliers de la France) effraie le politique, qui voit que ces émigrés sont forcés d'enrichir leurs hôtes de la spoliation de notre aveugle France. Tandis que notre numéraire, notre vaisselle, nos lingots, la vente de nos récoltes, le foible produit de notre languissante industrie, s'entassent dans les coffres-forts de nos voisins, la France s'appauvrit, et par l'extraction de ses richesses, et par la paralysie de son commerce, et par le découragement de son industrie.

Je l'ai dit (1), je le répète, et je le répéterai jusqu'à extinction de voix, de plume, d'encre, de crayon, de charbon; ce n'étoit pas des écus qu'il falloit fabriquer, il falloit fabriquer du papier-monnoie! Les étrangers, dit-on, n'en auroient pas voulu. Tant mieux, pauvres ignorans; nos émigrés, qu'on n'auroit pas pu payer autrement, auroient été obligés de revenir en France, où cette monnoie eût été coursable. Oui, elle y eût été coursable sans causer l'ombre d'inquiétude; car qu'importe

(1) Fide ma lettre à M. Necker.

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de quelle matière soit la monnoie, pourvu qu'avec elle je puisse acheter tout ce dont j'ai besoin? N'y a-t-il pas en Afrique des monnoies de coquilles? Et en Amérique, dans cette Pensylvanie, cette heureuse patrie des Franklin, des Wasington, n'y a-t-il pas du papier-monnoie? Et certes, les FRANKLIN, les WASINGTON, etc. en savent autant que nous falloit donc conserver dans le trésor de la nation toutes ces vaisselles, toutes les matières d'or et d'argent, tous nos louis et nos écus, et ne les en sortir que lorsque la véritable liberté auroit" répandu sur toute la France et sur tous ses habitans ce véritable bonheur qui ne peut exister que dans le calme des passions, sous l'empire de la raison, et par la force des loix dictées par la sagesse, et non par l'astuce de l'intérêt particulier, dont l'éloquence enchaîne l'inexpérience toujours trop confiante.

On oppose l'abus de l'extension du papier-monnote. Mon projet y avoit pourvu. Notre papiermonnoie ne se seroit multiplié qu'en raison de la mesure du besoin, et jamais on n'auroit pu outrecombler la contre-mesure.

Mon plan avoit, dit-on, un grand défaut; il enrichissoit la nation, et non des actionnaires : cela est vrai; j'ai eu le malheur de proférer l'intérêt de tous à l'intérêt de quelques uns en revanche, le plan qu'on a adopté, peu utile, peut-être même nuisible à l'état, fera la fortune d'une société de financiers et de la cohorte des agioteurs. Mais voyez combien ce plan étoit insoutenable; on a été obligé de l'étayer par une opération qui ne peut séduire que ceux dont l'aréneuse mémoire n'a pas conservé les traces des maux qu'ont fait à la France les billets du trop fameux Law.

La caisse d'escompte a sollicité et obtenu un décret qui l'autorise à échanger ses billets actuels contre d'autres qu'on a enrichis d'un intérêt à cinq pour cent. Ainsi le nouveau billet de mille livres audra mille cinquante livres; mais il ne sera paya

ماراً

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