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eu avis de la marche à Danbury & Ridgefield, fe hâta d'aller au fecours de ces villes. Elle arriva trop tard pour être utile à leur confervation; & en conféquence', elle fe contenta de gagner, par une marche forcée, les deux flancs de la route par laquelle les troupes royales devoient fe retirer vers leurs vaiffeaux. Il s'enfuivit une èfpece de combat de retraite, dans lequel on fouffrit beaucoup des deux côtés. On pourra juger de cette fufillade, puifque les troupes royales avoient foixante cartouches par tête lorfqu'elles débarquerent; qu'elles n'eurent pas d'occafion de tirer un feul coup avant la retraite, & que, lorfqu'elles remonterent dans leurs chaloupes, elles n'avoient pas une feule cartouche de refte. Les foldats étoient fi exceffivement las, fi haraffés d'une marche auffi longue que difficile & fatigante, que, lorfqu'ils arriverent fur le rivage, les mâtelots furent obligés d'en prendre la plupart dans les bras, pour les mettre dans les chaloupes. S'il fût arrivé quelque accident à cellesci ou aux vaiffeaux, tel qu'une tempête, &c., les troupes auroient été faites inévitablement prifonnieres de guerre,ou taillées en pieces. Leur perte eft de 385à 390 tués, bleffés, ou égarés, outre tous les chariots qu'elles avoient pris avec elles pour fourrager, & dont elles n'ont pas ramené un feul. Le tout a fait une miférable expédition : elle n'a fervi abfolument à rien, fi cen'eft à aigrir encore davantage. Il n'y avoit pas de magafin pour l'armée ennemie: ce qu'il y avoit, on peut l'appeller en quelque façon un amas de provifions du pays, quoiqu'encore à peine mérite-t-il ce nom. Il y a une centaine de pareils magafins en différens endroits. Le général Tryon avoit été choisi pour cette expédition, dans l'efpérance que fon apparition dans le pays auroit attiré quantité d'habitans pour le joindre, mais

l'on fut trompé dans cette attente: il n'a aucune influence au-delà de New-Yorck..

Indépendamment de toutes ces relations, on voit encore une lettre qui peut fervir de piece de comparaison; elle eft datée du 23 Juin, & écrite par un particulier américain: en voici l'extrait.

Nous avons reçu les détails de l'expédition de Connecticut, que les partifans du gouvernement britannique groffiffent, fuivant leur coutume: cette expédition n'a rien d'étonnant, puifqu'il nous eft impoffible de garantir nos côtes fi étendues d'incurfions femblables. Cependant je crois que la réception qu'on a faite à l'ennemi, & le rifque qu'il a couru d'une deftruction entiere, le dégoûteront de faire fréquemment des tentatives de cette nature. Il commence enfin à rendre juflice à la bravoure de nos compatriotes; & il avoue qu'en cette rencontre il ne nous a manqué que des commandans ex¬ périmentés, pour lui couper entierement la retrai te. Nous n'avons eu dans cette action que 260 hommes de troupes continentales; le refle n'étoit qu'une milice rafflemblée à la háte. Le fils du général Woofter a été iué en défendant le corps de fon pere,& après avoir itérativement refufé le quartien qu'on lui offroit. Sept habitans du difirid, renfermés dans une maifon d'où ils caufoient beaucoup de perte à l'ennemi, furent environnés, & on leux offrit pareillement quartier; mais ils préférerent de périr dans les flammes, plutôt que de l'accepter. Deux jeunes hommes de ma connaissance tomberent également de la mort des braves: riches & de bonne famille, ils faifoient volontairement les fonctions de foldat ce jour-là. Arnold, ayant eu Jon cheval tué fous lui, chargea fes piftolets avant d'en monter un autre, & partit de-là comme un trait, pour rallier fes gens, & les conduire à une nouvelle charge. Au refte, il est très-remarquable que tous les diffrids de l'Amérique où le minif

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tere a le plus de partifans, ont auffi le plus fouf fert. New-Yorck, cette ville fi fidelle eft à moitié ruinée, tandis que Bofton, ce nid de républicains, (ainfi que les courtisans l'appellent), s'enrichit par la guerre. Norfolk en Virginie contenoit plus de torys que tout le reste de la province enfemble': Norfolck n'eft plus. Les Jerfeys, où le chevalier Howe fe vantoit d'avoir un fi grand nombre de partifans, n'offrent plus que le trifte Spectacle d'un pays défolé. Les deux dernieres places ( Danbury & Ridgefield), détruites par la vengeance britannique, étoient les deux feules de la province de Connecticut qui n'avoient point accepté les réfolutions du congrès. La vifite de leurs amis leur a été fatale. Plufieurs des Américains qui ont été tués, avoient en poche les lettres de protection des commiffaires du roi..

A cette occafion, je dois ajouter un mot fur une lettre qu'on prétend écrite par le lieutenant-colo nel Campbell, & dans laquelle cet officier fe plaint amerement de fa prifon. Vous l'aurez, fans doute, vue. (rapportée dans la 2e. quinz, de Juin, pag.68) C'est une piece fuppofée. Une focieté d'Américains, réfugiés de différentes parties du continent, & qui s'affemblent toutes les femaines dans Pall-Mall à Londres, l'a fabriquée. C'eft de la même fource que font parties les prétendues lettres du général Washington, qui ont circulé dans les papiers de Londres, & que le public peu méfiant a regardées comme authentiques. Il femble qu'on fe promette de l'avantage de pareils artifices. Dans une feuille de New-Yorck j'ai vu un avertissement oin Pon offroit de faux papier-monnoie à quiconque en voudroit.

D'un autre côté, je dois à l'ennemi la justice de dire que les derniers avis de l'Amérique nous ent appris qu'il traite aduellement fes prifonniers avec plus d'humanité. Peut-être craint-il d'aigrir

davantage un peuple, dont la Grande-Bretagne pourroit être forcée à reconnoître l'indépendance, fi elle ne le fubjugue cet été.

De toutes les dépêches qu'on avoit reçues ici de l'Amérique le 20 de ce mois, & de tous les rapports de plufieurs bâtimens, il résulte que du 20 au 25 Mai, tout étoit à New-Yorck dans le même état qu'auparavant. On y étoit occupé des difpofitions néceffaires pour la campagne, qui n'étoit pas encore commencée. Les généraux anglois avoient fait préparer un très-grand nombre de bateaux de diverfes grandeurs, difpofés pour être liés ensemble, & fervir de ponts fur les différens bras de la Delaware.

Quoique ces préparatifs fuffent faits depuis longtems, on étoit étonné de voir l'armée angloife refter dans l'inaction. On menaçoit hautement Philadelphie; & pour frapper ce coup important, le général Howe avoit écrit à la cour qu'on lui envoyât le plus de troupes qu'il feroit poffible; mais on lui répondit qu'on ne pouvoit prudemment fe détacher du refte des troupes nationales, & qu'il étoit trop tard pour fe procurer encore des troupes auxiliaires. Comme, depuis cette réponse, le général Howe n'a fait aucun mouvement, on préfume qu'il attend les renforts qui lui font annoncés. Quelle que foit l'époque de l'ouverture de la campagne, on ne croit plus qu'elle commence par une entreprise fur Philadelphie; on dit même que le général anglois médite une autre expédition fur laquelle il garde le plus grand fecret. On conjecture qu'il eft question de tomber encore à l'improvifte fur quelques magafins des infurgens. D'autres prétendent que l'armée royale attend pour agir, que le général Carleton qui marche à grands pas du Canada vers Ticonderago, fe rende dans le Connecticut pour y opérer une diverfion; mais il

faut auparavant vaincre les obftacles fur le lac Champlain, prendre Ticonderago, qui joint à fes fortifications 1500 hommes de garnison; enfin, il faut paffer fur le corps d'une divifion de l'armée des infurgens, qui s'eft avancée vers cette partie de l'Amérique.

Il y auroit de bonnes raifons pour que le gé néral Howe eût changé fon prémier plan d'opé rations, s'il eft vrai, comme on l'affure, que les Américains ont rendu Philadelphie prefque imprenable; qu'ils ont élevé un fort défendu par des retranchemens hérifiés de 120 pieces de gros ca non, & couverts par un foffé très-large & trèsprofond; que les deux rives de la Delaware font auffi défendues par plufieurs petits forts

&

qu'outre une forte garnifon, la ville eft encore couverte par l'armée du général Washington, qui a quitté le camp de Morris-Town. Il eft certain que la femme de ce général eft partie de fa maifon de campagne, pour venir habiter cette capitale de la Penfilvanie, ce qui prouve qu'elle s'y croit fort en fûreté.

Pour frapper le coup décifif tant defiré, il faudroit attirer les infurgens en rafe campagne, & les amener à foutenir une bataille rangée; mais ce n'eft pas là leur projet. Ils ont l'art de tripler leurs forces & leurs reffources, en perfiftant à ne pas s'écarter de leur fyftême, de n'at taquer que par pelottons, & de réduire la guerre à des efcarmouches & à des affaires de poftes. Cependant, c'eft du fuccès de cette campagne que paroît dépendre la gloire des armes angloifes dans ces contrées; & c'est une opi nion générale que fi les infurgens ne font pas vaincus cet été, il faudra renoncer au projet de les foumettre par les forces de terre, & le bor ner à une armée navale qui puiffe les amener à l'obéiffance par la chûte de leur commerce, &

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