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'étrangers ; et d'amour pour les esclaves qu'ils traineroient à leur suite, vos plus cruels ennemis sont à la tête des corps de l'armée française; et vous conservez cette armée ? C'est donc une pépinière d'oisifs que vous avez voulu établir? C'est donc un aliment que vous avez voulu donner à l'aristocratie ? Que diriez-vous d'un fermier qui, voyant roder des loups autour de sa bergerie leur jetteroit ses chiens à dévorer, pour les empêcher d'entrer dans l'étable ?

Trois millions de citoyens armés couvrent la surface du royaume; la fleur de cette armée na. tionale peut être évaluée à un million de jeunes Français vigoureux, robustes, pleins d'ardeur et de civisme, de bravoure et de raison patriotique. Ce million d'hommes , l'élite de l'univers, déjà exercé aux armes , rangé sous les drapeaux de la nation par une volonté continue, ne coûte rien à l'état. Divisez son service par trimestres, et distribuez-le par départemens, vous aurez constamment sur pied une armée de deux cents cinquante mille hommes. C'est dans cette armée que reposera votre sureté ; c'est là que le fils apprendre de son père, plutôt que de son caporal, à porter le mouse quet pour la défense des loix et de la liberté. Prenez exemple sur la Suisse ; mais ne vendez pas yotre sang comme elle.

Je m'attends bien aux objections de détail que vont me faire les partisans de l'armée de ligae. Ne faut-il pos, diront-ils, de la cavalerie , de l'artillerie, un corps de génie , un corps d'ouvriers ? Les citoyens pourront-ils eatretenir quarante mille chevaux? Feront-ils le service du canon, étudieront-ils les mathématiques, construiront-ils des affuts et des pontons ? Ne faut-il pas encore que les armées navales passent les mers ? Les citoyens monteront-ils les vaisseaux de ligne ? Voudrontils s'expatrier ? Hé! pourquoi les citoyens ne feroient-ils pas tout cela ? Quelle difficulté trouvez

vous à ce que les plus riches citoyens de la commude, au lieu d'aller à pied, montent à cheval? Les petits nobles Polonnais, les Tartares y montent bien. Les gardes des gouverneurs de province y montoient bien à leur frais pour le seul honneur d'être valets ? Pourquoi les citoyens français ne serviroient-ils pas le canon avec adresse ? Pourquoi n'auroient-ils pas des écoles d'artillerie et de génie ? Avant le ministre Vergennes et le commis Hénin, les bourgeois de Genève, du premier jusqu'au dernier, étoient bien d'excellens artilleurs; ils avoient bien un poligone; les Suisses en ont bien aussi. Pourquoi les citoyens ne feroient-ils pas des affuts ? Vous cherchez à établir des ateliers de charité; au lieu d'ateliers de charité , établissez des compagnies d'ouvriers militaires et citoyens dans les départemens; au lieu de faire faire des terrasses pour aller à vos campagaes, et de gagner sur la filature du pauvre, Faites-lui faire des affuts, des caissons , des tonneaux à poudre, etc. Si les vieux citoyens ne savent pas faire ces choses-là, apprenez-en le métier aux jeunes. Pourquoi les citoyens ne monteroient-ils pas nos escadres ? où est la difficulté ? où n'est pas l'encouragement pour eux en ce cas ? Votre commerce n'y gagneroit-il pas? Au lieu de trainer par force en Amérique et dans l'Inde des infortunés ou des ignorans qui ne s'en soucient point, vous y conduiriez des gens de bonne volonté , instruits ou soigneux de s'instruire, qui tiendroient à ces voyages par leurs relations civiles , qui observeroient, qui y prendroient le goût de la marine ou du commerce, parce qu'ils auroient chez eux les moyens de satisfaire ce goût et la liberté de s'y livrer; au lieu que le soldat, attaché pour un long temps à sa chaine, n'a du goût pour rien parce qu'ii n'a rien, ni la liberté de se livrer å rien,

Je dis donc que la France ayant la plus belle et

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la plus civique armée du monde, et l'ayant graiis, n'avoit pas besoin de s'imposer une contribution onéreuse , pour en solder une entre les mains et à la disposition du pouvoir exécutif. La faute est faite ; c'est aux législatures à venir à réparer cette faute très - grave ; c'est-à la garde nationale du royaume à redoubler de zèle et d'activité, pour se trouver toujours en état de garder elle-même sa liberté, emploi precieux qu'il ne faut jamais confier à autrui, et sur-tout à ceux qui ont intérêt à la ruiner.

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Puisqu'il est décrété qu'il y aura une armée de ligne soldée, puisque la constitution de cette armée est décrétée, en quoi cette constitution est-elle plus ou moins utile, ou nuisible au bien de l'état ?

Deux opinions fondamentales se sont manile tées sur la nianière de constituer l'armée. Les uns youloient que les chefs fussent tous élus par les soldats, les autres qu'ils fussent tous à la nomination du roi, soit par sa voix immédiate, soit par celle de ses préposés. L'assemblée nationale semble avoir voulu prendre un terme moyen entre ces deux opinions; mais, dans le fait, elle attribue au roi directement ou indirectement la nomination presque absolue des chefs supérieurs et subalternes de l'armée; car si les colonels dépendent des ministres, et ne veulent, ne peuvent que vouloir plaire aux ministres, les capitaines ne peuvent que vouloir plaire aux colonels, et les sous-officiers à tous leurs supérieurs; or, entre les chefs, le choix le plus important pour le soldat est celui des sousofficiers, par la raison que leur pouvoir est tou. jours actif, toujours présent, toujours immédiat, et le plus pondérant de tous à cause de l'adulation et de la responsabilité des sous-officiers envers leurs supérieurs. Ainsi, cette présentation de sujets aux capitaines, par les sous-officiers, ensuite ce choix fait par les capitaines entre les sujets présentés et en définitif, cette nomination du sousofficier faite par le colonel entre les trois sujets choisis par le capitaine, tout cela peut paroître en spéculation merveilleusement combiné; mais en pratique et en effet, c'est une pure momerie. Nous pouvons assurer que, d'après cette nomen. clature, nul sous-officier ne sera nommé qui ne l'ait été d'avance in petto, et qui ne soit parfaitement à la convenance de l'état-major. Il reste à savoir si les nominations arbitraires, qui avoient lieu précédemment, ne valoient pas mieux que cette liste de candidats qui, par l'influence de Popinion, deviennent des privilégiés intermédiaires entre les sous-officiers et les simples soldats ; distinction dangereuse qui peut produire des divisions parmi ceux-ci , faire germer l'envie chez les uns, opérer le découragement dans les autres, amener l'asservissement de tous, et que je regarde enfin comme une véritable pomme de discorde et comme un joug artificieux. Cette spéculation de cabinet ne peut qu'échouer dans les chambrées.

Quant aux nominations aux places d'officiers, l'assemblée nationale s'exprime mal, lorsqu'elle dit que ces emplois seront partagés entre les sousofficiers en exercice et les privilégiés qui arriveront iminédiatement à ces emplois.

La dénomination de privilégiés me semble juste, puisque ces officiers d'emblée passeront sur le corps de tous les soldats et sous-officiers; je demande de quel droit, à quel titre, d'après quel principe ces messieurs seront ils dispensés d'être soldats, caporaux et sergens ? Ou l'égalité constitutionnelle est une chimère, ou c'est ici un passedroit bien clair et bien étrange admis en faveur des ci-devant gens comme il faut. Or, maintenant les gens comme il faut étant les citoyens actifs uniquement distingués par leurs vertus et leurs talens, il seroit essentiel et nécessaire que celui qui voudra être un homme comme il faut, pour être officier, fit preuve de vertus et de talens dans le rang de soldat et de sous-officier; il n'est pas de raison valable pour excuser cette foiblesse de l'assemblée nationale.

Je disois donc que c'est une dérision de dire que les emplois de sous-lieutenant seront partagés entre ces privilégiés et les sous-officiers , puisque sur quatre places de sous-lieutenant, une seule est réservée à tout le corps des sous-officiers; encore cette seule place, sur quatre, est-elle partagée entre le droit respectable d'ancienneté et le choix d'un sujet, voté par tous les officiers du corps, parmi lexquels l'influence des officiers supérieurs n'est pas douteuse, et tant .on semble avoir eu peur que quelque étourdi zélé ne contrariât le choix des maitres. On a poussé le calcul jusqu'à exclure du droit de voter, dans ce choix, tout officier âgé de moins de vingt quatre ans, age, en effet, où commence à faire prévaloir sur sa conscience le soin de plaire à ses supérieurs. Cette unique sous-lieutenance, sur quatre,

étant donc accordée alternativement aux choix et à l'ancienneté, il résulte de cette alternative une chance dangereuse pour la chose publique; car il ne faut pas douter que le sous-officier choisi ne soit un courtisan fierté, une créature éprouvée de l'étatmajor, de sorte, qu'il eût encore mieux valu un privilégié qu'un parvenu de cette espèce; le hasard nous auroit peut-être mieux servi que les hommes.

D'après cette distribution de sous-lieutenans, je calcule donc que soixante imberbes sortant du collége, et dix valets deviendront officiers, dans le temps que sur cent cinquante bons guerriers sans reproche , dix seulement porteront l'épaulette à mesure qu'ils auront les cheveux gris.

Tout cela n'est pas peut-être pire que ci-devant; mais cela ne vaut pas mieux.

Le

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