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excités la publication du nouveau code pénal de la marine. Le genre

de punition qui les avoit révoltés, étoit l'application des fers , avec un anneau au pied ; et d'un anneau avec une petite chaine traînante.

Le 6 de ce mois, le mécontentement se déclara à bord du navire l'America; il se communiqua ensuite au vaisseau commandant, et de là à plusieurs vaisseaux de l'escadre.

Une partie de l'équipage s'empara des chaloupes pour se rendre à terre, et se porta , au nombre de 1500 hommes, à la inaison commune, pour ý faire ses réclamations.

Cette démarche tumultueuse alarma la municipalité; elle se hâta de requérir les deux commandans des troupes de terre et de mer de mettre sur pied leurs soldats, pour prévenir le désordre.

Mais tant de précaution devint inutile, par la docilité des matelots, qui se rendirent sans peine aux représentations des officiers municipaux , et convinrent bonnement de l'irrégularité de leurs procédés.

On leur fit une nouvelle lecture du code pénal, avec les explications qui parurent convenables. Alors leur inquiétude diminua peu à peu; inais ils disoient toujours qu'ils ne s'accoutumeroient jamais à souffrir la peine de l'anneau au pied et de la chaine trainante. Ils y trouvoient un avilissement insupportable par la comparai on avec la chaine des galériens , et l'anneau que portent les galériens cautionnés.

Les officiers municipaux promirent qu'ils engageroient le général à faire passer les représentations des matelots à l'assemblée nationale. Sur cette promesse, ceux-ci retournerent tous à bord trèspaisiblement, et sans avoir commis le moindre excès.

Cependant M. Albert de Rioms, effrayé des suites de cette espèce d'insurrection, écrivit au No. 63.

B

ministre de la marine que, pour en prévenir une seconde, il falloit nécessairement ou désarmer l'escadre, ou bien envoyer à Brest deux députés de l'assemblée nationale pour recevoir les plaintes des matelots, et recevoir leur engagement individuel d'obéir à la loi.

L'assemblée nationale n'a point goûté cette proposition. Elle a senti que des matelots français, égarés par la voix de l'honneur, trouvoient leur excuse dans le motif qui les avoit fait agir , et qu'il étoit impolitique et barbare de les licencier pour une faute aussi pardonnable, enfin, qu'il étoit inutile d'envoyer des commissaires.

Elle déclara donc qu'il n'y avoit lieu à délibérer sur la proposition de M. Albert de Rioms. Quant au fond de l'affaire, elle proponça qu'elle vouloit bien oublier les torts de la partie des matelots de Brest qui a quitté l'escadre sans la permission de ses chefs. (Qu'en rappelant l'usage de la liane suivi de tout temps dans la marine de l'Europe, elle avoit voulu sur-tout en prévenir l'abus; qu'en créant la peine de l'anneau et de la petite chaine, elle a eu pour unique objet de substiiuir à la peine douloureuse et malsaine des fers sur le pont, et du retranchement de vin pendant une longue suite de jours, une peine douce et léger, et qui, rangée dans la classe des peines de discipline, ne peut être regardée comme infamante, ni faire supposer aucune similitude entre de vils criminels, et l'utile et honorable classe des matelots français, etc.

Ce décret fut très-bien reçu par les matelots; le calme fut parfaitement rétabli, et sans doute qu'il auroit duré long-temps sans l'arrivée des aristocrates de Saint-Domingue.

A leur débarquement, ils font adroitement semer le bruit que leur patriotisme leur avoit valu les persécutions de M. de Peynier, gouverneur général de la Colonię, et que pour fạir ses persécutions, ils avoient été obligés de se réfugier dans les bras de la mère-patrie. Ils répandent que l'assemblée générale de la Colonie, dont ils sont membres, a été insultée par les ennemis de la liberté., que

le gouverneur lui-même, au moment de leur départ, se préparoit à fuire tirer à boulets rouges sur le vaisseau qui les a amenés.

Cette idée de péril, par rapport à des gens qui se disoient patriotes, a trompé, séduit jusqu'à la société des amis de la constitution de Brest. La municipalité les reçut avec distinction, ils furent logés chez les citoyens, qui se disputoient l’honneur de les recevoir et de les fêter.

En même temps on fait circuler dans tous les vaisseaux de l'escadre, que M. de Marigny, major général de la marine, devoit se faire envoyer à Saint-Domingue, pour mettre à la raison et iailler en pièces les partisans de l'assemblée générale de la Colonie.

Ce propos incendiaire, faussement attribué à M, de Merigny, devient le signal de la rebellion.

Un matelot dau vaisseau le Léopard se rend à bord du patriote ; là il se répand en propos injurieux contre M. d'Entrecastreaux, commandant du vaisseau , qui le renvoya cuver son vin.

Alors tout l'équipage crut qu'on vouloit punir sévèrement le matelot; et il dit hautement qu'il ne le souffriroit pas. Comme on rappeloit aux insubordonnés le serment de fidélité et d'obéissance qu'ils avoient prêté, ils répondirent , dit-on, qu'ils n'avoient point fait de serment, qu'ils étoient les plus forts et qu'ils feroient la loi. Un matelot de l'équipage du patriote a crié à celui qui con, duisoit

canot où étoit M. Albert de Rioms, pour se rendre à terre, fais chavirer le canot.

Pour se venger de M. de Marigny, les matelots sont allés pendant la nuit planter une potence à sa porte. Elle a été déplacée le lendemain sans le moindre tumulte.

L'assemblée nationale, pour faire cesser le dé. sordre , a rendu le décret qui suit : « Cue le roi sera prié de donner des ordres 19. pour faire poursuivre et juger suivant les formes légales, les principaux auteurs de l'insurrection, et ceux de l'insulte faite au sieur de Marigny, major général de la marine ».

2. « Pour faire désarmer le navire le Léopard, et en congédier l'équipage, en envoyant ceux qui le composent dans leurs quartiers respectifs, en enjoignant aux officiers de rester dans leur dépar. tement ».

30. Pour faire sortir de Brest, dans le plus court délai, et transférer dans les lieux qui lui paroîtront conyenables, les individus appartenans au régi. ment du Port-au-Prince, arrivés à bord dudit vaisseau »

« Décrète que les ci-devant membres de l'assemblée générale de la partie française de SaintDomingue, ceux du comité provincial de l'ouest de ladite colonie, et le sieur Santo Domingo, arrivé à Brest, commandant le vaisseau le Léopard, se rendront à la suite de l'assemblée nationale, immédiatement après la notification du présent décret, eto ».

« Décrète en outre que le roi sera prié de nommer deux commissaires civils, lesquels seront autorisés à s'adjoindre deux membres de la municipalité de Brest, tant pour l'exécution du présent décret que pour aviser aux mesures ultérieures qui pourroient être nécessaires au rétablissement de la discipline et subordination dans l'escadre, et de l'ordre dans la ville de Brest : à l'effet de quoi, tous les agens de la force publique seront tenus d'obéir à leur réquisition »,

Avant toute réflexion sur ce décret, nous converons d'abord que, d'après les faits que nous avons rapportés, l'assemblée générale de Saint-Domingue peut être soupçonnée de la sédition qui a eu lieu

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à bord du patriote', et qui paroit être l'effet de la communication avec le Léopard. C'est elle qui a fait révolter l'équipage de ce vaisseau dans la rade du Port-au-Prince contre son capitaine; c'est elle qui l'a amené en France en état d'insubordination.

Mais est-ce là la seule cause de la rebellion ? Ny en a-t-il pas de plus directes, de plus réelles, dont on ne parle pas ? Un équipage, une troupe d'hommes quelconque ne se révolte pas sur parole, il faut des sujets de mécontenteinent; car jamais on ne parvient à inspirer aux autres que les passions , les mouvemens dont ils ont eux-mêmes le germe

dans le cour. Les classes de la marire française, comme toutes celles du peuple, avoient à se plaindre du régime oppressif qui pesoit sur elles. Les matelots étoient absolument esclaves , et l'armée de terre, si mal traitée sans doute, étoit gouvernée avec douceur, en comparaison des troupes de mer. S'ils sont restés pa sibles plusilongtemps que les autres corps de l'armée, c'est que le genre de vie qu'ils mènent, les tenoit à une plus grande distance des idées nouvelles. Aujourd'hui que les circonstances d'une station plus continue sur nos côtes, et d'un commerce plus habituel avec le reste des citoyens , les rapproche d'avantage des grands principes de la révolution, il n'est pas étonnant qu'ils aient suivi l'impulsion gérérale, et qu'ils aient enfin songé à secouer leurs chaines.

Rien n'étoit plus juste que leurs réclamations sur la peine des fers avec un anneau au pied , ou d'un anneau simple avec la chaine trainante. Il suffisoit que cette peine les assimilat extérieurement avec les forcats, pour qu'elle leur parût insupportable. L'assemblée nationale aura beau décréter, dans une belle proclamation, qu'une pareille punition ne doit rien avoir d'infamant, parce que la faute qui y donne lieu n'est point un crime,

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