Page images
PDF
EPUB

actuelle des esprits et l'idée de la mort de trois cents de nos frères ne nous permettent pas de nous attacher plus long-temps à cette affaire.

( La suite à l'ordinaire prochain 5. Effet produit à Paris par les nouvelles de Nancya

Dės que l'on sut à Paris la victoire de M. Bouille et la perte de tant de citoyens et de soldats del part et d'autre ; il n'y eut qu'un cri contre le choix qu'on avoit fait de ce général : on disoiti qu'un chef patriote auroit fait mettre bás les armes aux régimens , sans tirer un seul coup de fusil ; on demandoit pourquoi il n'avoit pas attendu les deux commissaires qu'il avoit appelés lui-même ; on se plaignoit de ce qu'il n'avoit pas écouté les soldats, lorsqu'ils lui envoyèrent une députation; pourquoi il ne s'étoit pas trouvé à la tête dú premier corps , pour empêcher que l'affaire ne sengageåt par un mal-entendu. Enfin, on citoit la proclamation décrétée par l'assemblée nationale: comme une preuře que le décret du 16 août lui avoit été surpris.

La colère publique se tourna contre les mintstres, c'étoient eux, disoit-on, qui avoient fait passer de faux renseignemens à l'assemblée, après lui avoir caché les crinies que commettoient depuisi long-temps les officiers. C'étoient eux qui avoient · bravé l'opinion publique, en nommant pour chef de la réduction de Nancy un officier généralement regardé comme ennemi de la révolution ; et particulièrement des soldats de Nancy.

Ces réf=xions devoient produire une explosion ; et elles la produisirent; 40 mille hommes se rendirent aux Tuileries, devant la salle de l'assemblée nationale, et un cri universel demanda le renvoi des ministres.

Lorsque les têtes furent échauffées, les motions se multiplièrent; on proposa d'aller les enfermier dans leurs hôtels, et de leur donner des gardes;

N, 60,

d'autres vouloient qu'on placat une garde de citoyens aux barrières pour les empêcher de partir.

Tout-à coup une voix érie : Allons à SaintCloud. Un NON universel rejette la motion, qui fut inutilement répétée plusieurs fois : ce fait prouve qu'il n'est pas aussi facile qu'on le dit de faire prendre au peuple , tumultuairement assemblé, le plus mauvais parti. Quatre jeunes gens voulurent grin-, per aux croisées de la salle , pour y répéter la demande du peuple ; on se porta unanimement à les en empêcher.

Eafia, on se décide à envoyer une députation à la barre de l'assemblée. On nomme six députés ; ils partent; mais la députation n'est pas légale ; elle n'est pas reçue. Cependant les cris, qui contiquoient sur la terrasse des Feuillans, effrayèrent sans doute les aristocrates ; car plusieurs d'entre oux passèrent du côté gauche , fait essentiel de noter, et qu'il faut opposer à ceux qui prétendert qu'il faudroit entrer dans l'assemblée , et en chasser les noirs. S'ils portoient sur leur front un signe de réprobation, cette opinion pouvoit être regardée comme un délire patriotique; mais comine il seroit impossible de distinguer les aristocrates des patriotes , on ne peut voir dans cette

dée qu'une suggestion aristocratique.

Quand le peuple fut fatigué de crier sur la terrasse des Tuileries, il résolut d'aller arrêter la Tour-du-Pin , ou de demander à M. la Fayette d'en répondre ; le premier parti prévalut, quatre

cinq mille hommes partirent pour aller à l'hôtel de la guerre; mais en arrivant ils trouvèrent une garde nombreuse, deux pièces de canon , et la mèche allumée. Ils devoient s'y attendre; car si la Tour-du-Pin est coupable , le sieur la Fayette ne peut pas être innocent.

Le lendemain vendredi 3, une égale quantité de citoyens se rasembla aux Tuileries, et cria long · temps le renvoi des ministres. Tous les papiers remplis d'éloges pour M. de Bouillé, que

à

néral patriote ,

l'on fait répandre avec beaucoup de profusion n'ont pas empêché que l'on n'ait persisté à croire que si on eût envoyé contre Nancy un .

il n'y auroit pas eu de sang versé.

Au reste , tout s'est passé avec beaucoup de tranquillité ; les citoyens, à force d'égards pour la garde', et la garde, á force de patience et d'honnêteté, ont su prévenir que les désastres de Nancy ne se répétassent sous nos yeux.

Sans doute que M. Necker a craint que les eris du peuple ne fussent enfia entendus, et que le dieu du mois de juillet 1789 ne fût renvoyé. Il a voulu prévenir cette humiliation ; il est parti dans la nuit du vendredi au samedi , après avoir envoyé à l'assemblée nationale sa démission, mais assez tard pour qu'elle ne pût pas être lue. On assure qu'il ne donne point les motifs d'un dé: part si brusque. Les morts de Nancy auroientils assiégé son ame ? Auroit-il enfin senti des remords ? L'iniquité ministérielle , qui prépare depuis si long-temps les malheurs de la France, l'auroit-elle effrayé par sa profondeur? Auroit-il voulu sortir du gouffre avant qu'il se fermåt sur lui? Nous ne serons pas long-temps sans avoir la elef de cette conduite.

Nouveaux détails sur l'affaire de Nancy.

Une lettre de M. Bouillé au ministre de la querre donne des détails de ce qui s'est passé au dehors de Nancy. Une autre lettre du directoire du département de la Meurthe décrit ce qui s'est passé au dedans. Nous donnons ces deux pièces pour ce qu'elles valent, et nous désirerions que les soldats, la garde nationale de Nancy , et les gardes nationales du département qui ont assisté à cette bataille, publiassent leurs relations ; elles ne seroient pas moins intéressantes que les relations ministérielles.

?

Extrait de la lettre de M. Bouillé. A Nancy, le

premier septembre. J'ai été trop occupé de toutes les manières depuis mon entrée dans cette ville, pour vous faire le rapport de ce qui s'est passé ; je vous en enyoye aujourd'hui le récit. J'ai réuni, le 31, dans la inatinée, à Fouaré et à Champigneule sur la route de Pont-à-Mousson à Nancy, les troupes destinées à l'exécution du décret de l'assem. blée nationale. Je leur ai lu ce décret, ainsi

que la proclamation que j'avois faite, et j'ai vu , à la disposition des gardes nationales et des troupes de ligne, que je pouvois tout entreprendre. Je reçus, de onze heures et demie, une députation de la mų. nicipalité et de la garnison de Nancy. Je lui don. nại audience au milieu des soldats, dont j'eus peine à retenir l'ardeur. Je dis que je voulois que la

garnison sortit de la ville, et que MM. Denoue et Malseigne fussent mis en liberté. A midi et demi je continuai ma marche; à deux heures j'arrivai à une lieue et denio de la ville; je trouvai encore des députés , à qui je répétai les mêmes ordres ; j'ajoutai de plus que je voulois qu'on me livrat quatre des coupables par régimeni , pour les enyoyer à l'assemblée nationale, qui disposeroit de leur sort.

Un délai d'une heure fut demandé; je l'accordai. A quatre heures il étoit expiré. J'approchai de la ville ; je fis arrêter mes troupes à trente pas des murs. Une députation de la municipalité et du régiment du Roi, m'apprit que pour obéir à mes ordres, les soldats partoient. Je courus à mon avant-garde, composée des gardes nationales pour empêcher toute action. Pendant que hi solplats sórtoient par les autres portes, une seule étoit gardée par des soldats des trois corps. J'y marche avec l'avant-garde ; je fais sommer de rendre la porte, On répond par un coup de canon

[ocr errors]

à mitraille, et par une décharge de mousqueterie, Les volontaires ripostent par un feu très-vif; ils enfoncent la porte; il n'est plus possible de les arrêter; ils tuent tout ce qu'ils rencontrent. Arrivés sur la place, je les forme en bataille. On tire sur nous des fenêtres : je fais avancer mes troupes par différentes rues, pour gagner l'arsenal et les quartiers des régimens. Il s'engage un combat furieux qui dure pendant trois heures. Je n'avois alors que 2,400 hommes, et 6 ou 700 gardes Eationales; et 10,000 hommes nous attaquoient depuis les maisons et dans les rues. Enfin à sept heures les soldats du régiment de Château-Vieux étant en partie tués ou blessés, en partie faits prisonniers, Mestre-deCamp s'étant sauvé, le régiment du Roi me fait dire qu'il veut se rendre. Je vais seul à son quartier. Les soldats étoient sous les armes; ils parois: sent très-repentans. Je leur ordonne de sortir de la ville, et de se rendre à la destination que j'avois indiquée. Je fais passer les mêmes ordres aux débris de Château-Vieux, et je vais à la municipalité.

Aujourd'hui l'ordre est entièrement rétabli, les citoyens sont satisfaits. J'ai trois régimens Suisses qui restent ici avec moi. Quelques-uns des prisonniers ont été remis au ministère public. J'attends vos ordres sur les soldats de Château-Vieux. Demain il y aura un conseil de guerre, beaucoup seront peut-être condamnés à être pendus. Si le roi ne licencie pos son régiment, il sera peut-être convenable de le reduire à deux bataillons, et de le mettre à la queue de l'armée. Nous avons perdu beaucoup de monde, je ne puis encore indiquer le nombre des morts, mais je crois qu'il s'élève à trois cents "hommes. Les gardes nationales ont montré le plus grand zèle et le plus courageux dévoûment. Trente hommes de oelles de Metz ont été tués. Aucun citoyen paisible n'a été molesté, Les troupes méritent le plus grand élogo pour leur courage et pour leur zele patriotique,

« PreviousContinue »