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nation dans la balance de l'Europe, ouvrir les yeux à tous les peuples sur leurs droits, répandre l'esprit de, notre révolution parmi ceux que l'on a le plus cherché à en préserver; il peut sauver la France, ou perdre la constitution. Les alarmes qu'éprouvent les citoyens sont donc bien naturelles; car avec la certitude que leurs représentans ont pris le meilleur parti, ils voyent que le hasard et la force peuvent déjouer toutes les combinaisons du jugement. Cependant si nous avens embrassé le parti le plus juste, nous ne devons nous occuper qu'à le soutenir. La justice, la liberté et le courage sont de puissans moyens de triompher.

Depuis quelques mois on assourdit les oreilles du peuple de la justice ou de l'atrocité du pacte de fumille, c'est-à-dire, du traité pas é entre les rois de France et d'Espagne, pour le maintien respectif de leurs droits. Le nom de pacte de famille emporioir une grande défaveur; car il prouvoit que les Bourbons avoient compté les nations pour rien, et qu'ils se croyoient tout. Le peuple s'étoit persuadé encore que chacun des contractans s'étoit engagé à aider l'antie à asservir ses sujets, dans le cas où ils voudroient secouer le joug du despotisme, clause qui ne peut pas se trouver dans les contrats d'une puissance à une autre, et qui est nulle de droit, parce que les peuples ne peuvent jamais aiéner ni perdre le droit de souveraineté.

Les préparatifs de l'Angleterre firent désiser à l'Espagne de savoir ce que la France feroit pour elle en cas de guerre. Un comité diplomatique est chargé d'examiner tous nos traités en général pour en rendre compte.

Cependant l'Angleterre redouble, presse ses armemens; une flotte considérable parcourt déjà les mers, et une nouvel e flotte se prépare dans ses chantiers, sans qu'il existe une déclaration de

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guerre, ni même un prétexte de guerre connu, puisque les cabinets de Londres et de Madrid sout d'accord sur les faits arrivés à Nootka, et négo cient sur le fond de la contestation.

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L'Espagne de son côté déploye ses forces, avec cette fierté qui fait la base de son caractère, et avec une promptitude qui ne lui est pas ordiaire. Le moment est donc venu où la France doit s'expliquer. Des premières paroles qu'elle va prononcer dépend la civilisation des nations, qui jusqu'aujourd'hui ont été entre elles dans l'état de barbarie où étoient les individus avant la formation des sociétés.

Le comité diplomatique expose à l'assemblée nationale que ce seroit faire injure aux Espagnols et aux Anglais, que de croire qu'ils s'égorgeront pour la propriété du Nootka, qui ne peut appartenir qu'aux naturels du pays; qu'il est du plus grand intérêt pour nous d'éviter la guerre; que notre constitution, nos finances ne pourroient que souffrir même de nos succès ; mais que notre système de politique, celui de ne vouloir que paix et justice, n'est pas encore adopté par les autres nations de l'Europe, et que notre position nous force à prendre des précautions contre l'ambition ou la haine des puissances étrangères.

Si nous écoutons la reconnoissance, poursuit le comité, nous verrons les Espagnols, en 1761, venir à notre secours, dans un moment où notre position étoit déplorable; après seize ans de paix, l'Espagne nous a aidés contre les Anglais, lors de la guerre d'Amérique; et depuis encore, la France et l'Angleterre ayant armé, l'Espagne s'est empressée de nous seconder.

Mais n'écoutons que notre intérêt. Il se peut que la France soit en état de rési ter, seule et sans alliance, aux efforts de tous les peuples ligués contre elle; mais il ne s'agit pas de faire cette périlleuse tentative, il faut éviter la guerre.

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Les Anglais sans doute ne sont plus nos rivaux; cependant le gouvernement de la Grande - Bretagne, prévoyant l'accroissement de puissance que nous donnera la liberté, pourroit chercher à nous détacher d'une alliance utile. Nous ne pouvons balancer le nombre des vaisseaux anglais qu'avec ceux de notre alliée; notre intérêt est donc de tenir à elle. Ou l'Angleterre veut la guerre, ou elle ne la veut pas si elle ne la veut pas, nos précautions, nos armemens notre attachement à l'Espagne ne peuvent être regardés par elle comme une provocation. Si elle la veut, nous n'éviterions jamais la guerre en abandonnant l'Espagne, et nous serions dans le cas de la faire avec nioins d'avantage. Craignons qu'une confiance excessive, en compromettant nos propriétés et notre commerce, n'affoiblisse l'esprit public, la confiance du peuple, et la sagesse de ses représentans. En n'accédant à un traité avec l'Espagne que pour une légitime défense, nous ne l'engagerons point à former d'injustes prétentions, des attaques non commandées par la nécessité; et nous ne porterons ombrage aux Anglais qu'autant qu'ils voudroient être injustes agresseurs.

Tels sont les motifs qui ont été présentés à l'assemblée nationale, après deux jours de discussion, qui n'ont pas produit de grandes différences d'opinions, relativement à ce que notre intérêt nous prescrivoit; le décret suivant a été rendu :

« L'assemblée nationale, délibérant sur la proposition formelle du roi, contenue dans la lettre de son ministre, du premier août »;

« Décrète que le roi sera prié de faire connoître à S. M. catholique, que la nation française, en prenant toutes les mesures propres à maintenir la paix, observera les engagemens défensifs et commerciaux que son gouvernement a précédemment contractés avec l'Espagne ».

« Décrète en outre que le roi sera prié de faire immédiatement négocier avec les ministres de S. M. catholique, à l'effet de resserrer et perpetuer par un traité des liens utiles aux deux nations, et de fixer avec précision et clarté toute stipulation qui ne seroit pas entièrement conforme aux vues de paix générale et aux principes de justice, qui seront à jamais la politique des Français x.

« Au surplus l'assemblée nationale, prenant en considération les armemens des différentes nations de l'Europe, leur accroissement progressif, la sureté des colonies françaises et du commerce national »>;

« Décrète que le roi sera prié de donner des ordres pour que les escadies françaises en commission puissent être portées à quarante cinq vaisseaux de ligne, avec un nombre proportionné de frégates et autres bâtimens ».

Divers amendemens ayant applani les difficultés, le décret a été rendu à l'unanimité. Présomption favorable! car il n'est guère que l'évidence du bien et le danger commun qui aient pu réunir sur ce point les députés patriotes, les ministériels et les aristocrates.

Néanmoins ce décret a été reçu avec inquiétude dans le public, et en général il n'a pas obtean l'approbation des patriotes. La première raison de l'improuver est qu'il paroit entrer dans les vues de notre ministère, ennemi décidé de la révolution. La seconde, que notre alliance avec l'Espagne amènera nécessairement la guerre avec l'Angleterre, et par conséquent avec la Prasse et la Hollande.

Si l'on veut bien se convaincre de la futilité de toutes les conjectures sur les actions respectives des peuples, que l'on prenne les écrits qui out précédé quelques guerres. On y verra les politiques se fatiguer en conjectures, s'épuiser en consé

quences, prédire, prédire, prédire. Li ez ensuite les faits, examinez les événemens, et vous verrez qu'ils n'ont aucun rapport avec les dissertations et les conjectures; que le hazard, que l'habileté ou la sottise d'un seul ministre, d'un seul général, a tout fait, tout dirigé.

Il n'y a que deux vérités certaines jusqu'à présent dans la politique extérieure ; c'est que les gouvernemens n'ont point de principes (1), et que tous les traités écrits, ratifiés, jurés ont toujours été éludés par l'intérêt et par la force. Comment ose-t-on, d'aprés cela, prédire ce qui arrivera, et blamer, d'après ces predictions, les mesures adoptées par une nation? Cest une plaisante manière de raisonner, que de dire: tel peuple sera vaincu; il aura contre lui teles puissances; donc ce qu'il fait aujourd'hui est impolitique. Que devient ce raisonnement, si ce peuple est victorieux ?

Un citoyen qui prend un vif intérêt à la chose publique ne doit pas se régler par des pressentimens sur les moyers adoptés par le corps législatif et par le gouverneinent, pour la sureté extérieure de l'état; il doit voir si une démarche est juste, si elle est nécessaire.

La nature nous a encadrés avec l'Espagne, entre l'Océan et la Méditerranée. Dès l'instant que nous sommes unis avec l'Espagne, tous nos départemens méridionaux sont à l'abri de toute insulte;

(1) Excepté le gouvernement français, depuis qu'il est assujetti à suivre l'article constitutiornel par lequel nous renonçons à toute agression et à toute conquête, et que la discussion publique du corps législatif sur les objets de paix et de guerre met les puissances étrangères dans le cas de voir que notre condute politique ne peut admettre aucunes ruses, aucuns détours, et qu'elle n'a pour base que la vérité.

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