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à la poursuite du Vieux petit employé. M. Ansart vosit le lendemain dans la Lanterne le nom des agents attaches à ma poursuite, et G...d, dit Pieds d'éléphant, et L...ndit la Terreur des Républicains, et A...z, dit le Mouchard colonel Corbin, et le comte G. de L..., dit Tête de fouine, et, un autre jour, Triou Desgranges, qui cumulait un moment ma surveillance avec celle de M. Lepère, alors ministre du commerce, et puis X..., Y..., Z......., jusqu'à un Turc, coiffé de sa checchia, ancien repris de justice, qui, sous prétexte de vendre des pastilles du Sérail, était installé à demeure à ma porte.

Le 23 janvier 1879, le matin du procès, le secrétaire du Préfet de police, déjeunant avec un avocat de mes amis, lui dit:

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- Qui?

Il prononça un autre nom que le mien.

Trois mois après le procès, la police était si bien renseignée que M. Andrieux avait découvert qu'à moi seul j'étais une bande de bonapartistes 1. C'était du flair.

II

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Les gens de police ne m'ont point trouvé parce qu'ils sont partis de cet a priori: l'homme qui a fait cette campagne avec cet acharnement doit avoir de profonds motifs personnels de haine contre la police. Autrement, l'idée lui viendrait-elle de poursuivre cette organisation et ses principaux chefs avec cette passion? M. Lecour, en donnant sa démission, protestait « contre les injures dont il connaissait le mobile2 ».

Eh non! il ne le connaissait pas; car les mobiles qui

1. Chambre des députés, séance du 1er juillet 1879.

2. 25 octobre 1878.

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m'ont poussé à engager cette campagne ne sont pas de la nts compétence des gens de police. Edgar Poë, dans un de ses contes, montre comment ceux-ci, suivant certaines routines, en rapport avec leur intelligence, leur savoir, leur intellect, leur notion de la vie, sont immédiatement dépaysés quand ils se trouvent en présence des actes d'un homme qui n'est plus du monde dans lequel ils ont l'habitude d'agir.

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Aujourd'hui même que je vais exposer la filiation des idées qui m'ont conduit à devenir le Vieux petit employé, le préfet de police pas plus que ses plus humbles agents ne comprendra. C'est au-dessus de lui comme audessus d'eux.

Tous mes travaux historiques et économiques m'ont prouvé que la véritable question sociale qui se représentait partout, à tous les degrés de l'évolution de l'humanité, sous toutes les latitudes, à toutes les époques préhistoriques et historiques, était celle des rapports de l'individu avec la collectivité. La politique est l'art de la résoudre.

Il y a dix ans que j'ai donné cette formule de l'évolution humaine : Le progrès est en raison inverse de l'action coercitive de l'homme sur l'homme et en raison directe de l'action de l'homme sur les choses1.

Au point de vue économique, elle est évidente. Le travail libre remplace partout le travail servile. La direction se substitue à la contrainte. L'invention permet tous les jours de remplacer l'effort humain par le travail de quelque agent naturel. Le gouvernement croyait jadis devoir diriger la production, édictait les règlements de Colbert, établissait des privilèges, faisait des guerres commerciales pour assurer des débouchés, protégeait telles et telles industries à l'aide de tarifs de douanes. La science économique est venue démontrer que tous ces procédés, qui avaient pour but d'enrichir un pays, avaient pour résultat de le ruiner. En France, nous n'y avons pas encore complètement renoncé;

1. Voir Histoire des prolétaires.

mais la nation qui, de toutes est de beaucoup la plus avancée au point de vue économique, l'Angleterre, les a rejetés depuis longtemps.

Au point de vue politique, cette loi est également indiscutable. La direction des intérêts remplace la compres sion des personnes. Le chef de l'État n'impose plus son pouvoir à tous ses sujets au nom d'un droit préexistant, d'essence supéricure; il n'est qu'un délégué, une sorte de syndic, chargé de garantir certains intérêts de la communauté. Et les limites de ces intérêts deviennent de jour en jour plus étroites.

Avant la Révolution, le roi avait la direction religieuse de ses sujets. Aujourd'hui encore en Angleterre, l'État n'est pas laïque. Il y a quelques années, en France, il interdisait de tourner en ridicule un culte reconnu par l'État, tout en tolérant la publication des œuvres de Voltaire. Maintenant l'État se retire peu à peu du domaine religieux. Dans quelques années, la séparation sera faite complètement entre lui et l'Église.

Autrefois, l'Etat croyait devoir exercer un rôle de tutelle. sur l'intelligence de ses sujets. Il séparait les doctrines en bonnes et mauvaises. Il propageait les premières, envoyait en prison les secondes. Depuis la loi de 1881 sur la presse, il a, à peu près complètement, renoncé à ce rôle de

mentor.

Je disais dans ma Science économique:

<< Gouverner, c'est diriger des hommes; administrer, c'est mettre l'ordre et le mouvement dans les choses. L'État cesse de gouverner pour administrer1.

<< La mission des penseurs est de déterminer rigoureusement cette formule; la mission des hommes mêlés aux affaires publiques est de la faire entrer dans les faits. Dominant de beaucoup les diverses formes politiques, elle doit être le legs du dix-neuvième siècle au vingtième. »

1. M. Levasseur, dans son Précis d'économie politique, a bien voulu citer et adopter cette formule.

L'État doit se borner à gérer certains intérêt communs et indivis.

Il doit veiller à la sécurité extérieure: armée, marine, diplomatie.

Il doit veiller à la sécurité intérieure: administration, justice, police.

Comme l'a observé Summer Maine, les contrats particuliers se substituent de plus en plus aux arrangements d'autorité; Herbert Spencer, avec raison, donne à l'État, pour mission principale, d'en sanctionner l'exécution.

Il doit assurer la sécurité personnelle et collective.

Il doit défendre le faible contre celui qui voudrait abuser de sa force. Parmi les êtres formant une même nation, il y a des loups et des moutons: il doit empêcher les premiers de dévorer les seconds. Il y a des rapaces qui, au lieu d'exercer leur force ou leur intelligence à approprier des agents naturels à leurs besoins, trouvent plus simple de s'emparer par dol ou par violence des fruits du travail d'autrui. L'État doit garantir contre ce risque le légitime propriétaire. L'individu n'est libre que s'il est affranchi de la crainte d'être assailli par un plus fort et dépouillé par lui. La crainte est un sentiment dépressif1 qui paralyse les forces et l'énergie de l'individu. L'État doit garantir la sécurité à tous. Il y a des ouvrages d'utilité commune qui appartiennent en même temps à tous et à personne; l'État doit assurer la circulation.

Comment concilier tous ces devoirs de l'État avec son élimination du gouvernement des individus? Son devoir de maintenir la sécurité l'oblige d'user de son action coercitive pour mettre les malfaiteurs dans l'impossibilité de nuire. Cette action coercitive doit-elle jamais avoir une fin? Dans quelle mesure doit-elle s'exercer?

On répète : << Il vaut mieux prévenir que réprimer. » Que faut-il entendre par là? Les règlements de Colbert avaient pour but de prévenir la fraude: ils n'y parvenaient pas;

1. V. Yves Guyot, La Morale, liv. IV, ch. IV: La morale dépressive.

mais ils aboutissaient à l'immobilité et à la ruine de l'industrie. Les lettres de cachet avaient pour but de prévenir les mauvaises actions. La censure avait pour but de prévenir la propagation des mauvaises doctrines. Faut-il conserver ces procédés? faut-il y revenir? Autrefois on sonnait le couvre-feu, pour ordonner aux gens d'aller se coucher. C'était une manière de prévenir les attaques nocturnes. Faut-il la reprendre? Tout individu, susceptible de parler, peut se livrer à des injures et à des calomnies. Fautil bâillonner tout le monde pour prévenir ces délits? Tout individu, ayant le libre usage de ses bras et de ses jambes, peut se livrer à quelque agression. Pour assurer la paix, faut-il ficeler chaque homme comme un saucisson, et, dans cet état d'immobilité, l'accrocher à la Préfecture de police? Tout homme peut s'enivrer; tout ivrogne peut commettre quelque méfait. Pour prévenir l'ivrognerie et les méfaits qui peuvent en résulter, faut-il revenir aux prescriptions de Mahomet et interdire l'usage de l'alcool et de toute boisson fermentée? Tout homme peut devenir fou; tout fou est dangereux pour prévenir ces dangers possibles, faut-il mettre tout le monde à la camisole de force? Et si tout le monde, dans ce système préservatif, doit être bâillonné, ficelé, mis à la camisole de force, qui fera cette opératoin? Y a-t-il des hommes, investis d'une sagesse supérieure, qui, voulant toujours le bien, alors que les autres mortels sont toujours disposés au mal, ont pour mission de mettre le reste de l'humanité en esclavage?

C'est la vieille théorie du gouvernement théocratique et du gouvernement monarchique, émanation d'une puissance supérieure. Est-elle compatible avec le gouvernement actuel, simple délégation, dont toutes les mesures doivent être soumises à la discussion des intéressés? Si les gouvernés ne veulent que le mal, comment le gouvernement qui en est l'expression ne voudrait-il que le bien?

Les peuples ne sont que des totaux d'individus : si, pour prévenir le mal, on veut empêcher ceux-ci d'agir et de se

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