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fléau et non comme un bienfait, à ceux-là mêmes qui nous avaient

aidés à la conquérir.

Voici comment le pape, s'adressant tout spécialement aux catholiques belges, s'exprimait :

« Les États qui ont brillé par leurs richesses, par leur puissance, par leur gloire, ont péri par ce seul mal: la liberté immodérée des opinions, la licence des discours et l'amour des nouveautés. Là se rapporte cette liberté funeste, et dont on ne peut avoir assez d'horreur, la liberté de la presse pour publier quelque écrit que ce soit, liberté que quelques-uns osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur (1). »

Liberté de publier quelque écrit que ce soit, est-ce donc nécessairement le triomphe du faux sur le vrai? La liberté de la presse n'est-elle, en d'autres termes, que la liberté de l'erreur, et celle-ci doit-elle infailliblement finir par être victorieuse?

Il est malheureusement dans la nature de l'opinion d'être un pendule oscillant sans cesse entre la vérité et le mensonge; mais, comme dans l'expérience de M. Foucault, le pendule, abandonné librement à son mouvement propre, tout en continuant ses oscillations, s'éloigne sensiblement de son point de départ et fait son évolution indépendante. Celui qui aurait la prétention d'en régler le mouvement, parviendrait, il est vrai, pendant quelque temps à le lancer dans un même sens ; mais quelle main humaine serait assez sûre pour le saisir toujours à propos, et n'éprouverait pas, au bout de quelques efforts réussis, lassitude ou distraction? Pour peu que le balancier s'échappe, ne se mouvra-t-il pas en sens directement contraire par la seule force de l'impulsion même qui y a été donnée ?

(1) De Gerlache, Histoire du royaume des Pays-Bas. OEuvres complètes, II 520.

Telle l'opinion; elle obéit à une loi supérieure, et tout en se balançant entre l'erreur et la vérité, elle est dirigée par une loi en dehors de l'humanité, et avance vers le but qui lui est assigné d'en haut; les efforts des hommes peuvent arrêter un instant sa progression, mais, se riant de leur vaine fatigue, elle finit par échapper à leurs débiles mains, et se mouvant avec sérénité et majesté, elle parvient, d'une manière inéluctable, à accomplir son évolution.

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Si le but final vers lequel l'idée se dirige, quand elle se meut librement, pouvait ne pas être la vérité, ce serait assigner à l'homme une destination pour laquelle il n'a pas été créé; ce serait nier qu'il est en ce monde pour se rapprocher de plus en plus de l'idéal beau, de l'idéal bon, de l'idéal vrai, de Dieu enfin. Quand bien même toute la terre croupirait dans l'erreur, il y aurait toujours quelque coin où la vérité se serait réfugiée, et d'où elle répandrait un tel éclat, que, versant des flots de lumière sur ses blasphémateurs, elle les aveuglerait de sa splendeur, et réduirait au néant leurs inutiles tentatives de l'éclipser.

Recourant à une autre comparaison, quelqu'un, s'adressant aux États généraux, disait : « J'ai lu quelque part qu'on avait inventé une nouvelle espèce d'arme à feu, au moyen de laquelle on pouvait tirer une quantité de coups par minute. Rien ne saurait tenir contre elle. Telle est la liberté de la presse et surtout de la presse périodique, lorsqu'elle est sans frein et sans contre-poids, soit dans les lois, soit dans les institutions. Il n'y a forteresse morale, politique ou religieuse qui puisse résister à ses efforts répétés et multipliés à l'infini. »

A quel frein, à quel contre-poids, est-il fait allusion dans ce passage? S'agit-il de moyens préventifs qui doivent empêcher l'erreur de se manifester? Mais refuser ce droit à l'erreur, ne sera-ce pas ôter en même temps à la vérité les moyens de se produire? Puis quel pouvoir humain sera assez infaillible pour discerner le vrai du faux? Les gou

vernements séculiers ne s'en serviront-ils pas pour étouffer des systèmes nouveaux qui leur paraitront dangereux, et pour comprimer toute réaction même légitime? Les placer aux mains d'une autorité religieuse quelconque, n'est-ce pas, dans le domaine des cultes, provoquer le fanatisme et l'intolérance à recourir à la persécution, et, dans le domaine de la science, exposer notre pauvre terre à ne plus tourner, témoin le procès de Galilée ?

Non! l'humanité peut être un moment détournée de ses voies, mais elle ne peut jamais être complétement égarée. Laissez donc à la manifestation des idées son libre cours; ne canalisez pas la pensée, ce fleuve dont les méandres, quoique irréguliers, suivront les lois de sa pente et amèneront toujours ses eaux à la mer; renfermées dans un lit trop étroit, elles rompraient leurs digues.

L'humanité tout entière, le Herr Omnes, voilà le seul juge appelé à condamner l'erreur. Il ne suffit pas à la vérité d'ètre reconnue timidement, sans discussion; il lui faut la lutte au grand jour pour être consacrée et pour s'imposer avec une autorité bien plus grande. C'est du choc des opinions que nait la lumière, dit un proverbe vulgaire; laissez donc sans crainte s'élever un débat contradictoire entre le mensonge et la vérité; laissez à la presse le soin de combattre elle-même les erreurs qu'elle aura produites, et la raison triomphera immanquablement.

Descendant des hauts sommets de l'idéologie, sur le terrain plus ferme de la vie pratique, cessons d'envisager la presse comme un instrument de bonheur moral pour l'humanité en général; considéronsla comme moyen de procurer à la nation dont on fait partie la plus grande somme de bonheur matériel, et examinons cet organe de l'opinion publique dans ses rapports avec les gouvernements.

A ce point de vue, la liberté de la presse est le fondement de toutes

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les libertés politiques (1). Par elle, on les acquiert, et par elle, quand on les a obtenues, on les garantit et on les conserve. « Ce n'est pas, disait Chateaubriand, la Constitution qui nous donne cette liberté, c'est cette liberté qui nous donne la Constitution. Elle est le contrôle des mœurs, la surveillante des injustices. Rien n'est perdu tant qu'elle reste intacte. Elle conserve tout pour l'avenir. Elle est le grand, l'inestimable bienfait de l'époque.

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Cerbère de la loi constitutionnelle, mais cerbère à cent tètes qu'il est impossible d'endormir toutes, la presse à pour mission d'aboyer aux abus, et de leur sauter à la gorge quand ils essaient de pénétrer dans la cité.

Dans ce siècle où l'on a pu dire à juste titre les rois s'en vont (les rois de droit divin s'entend)! où, de toutes parts, l'écho retentit du craquement des trônes qui s'écroulent quand ils n'ont pas le sentiment populaire pour appui; dans ce siècle enfin où l'on a proclamé presque partout, comme notre Constitution: tous les pouvoirs émanent de la nation, il est indispensable que celle-ci intervienne directement dans la gestion de ses intérêts, et qu'elle ait, à cet effet, un organe spécial. Cet organe est la presse, pouvoir véritable, émanant directement de tous et appelé à tenir l'attention publique éveillée sur les tendances auxquelles les autres pouvoirs pourraient se laisser entrainer.

La presse est la conséquence du système représentatif : « Avoir peur des pamphlets quand il y a une tribune, c'est s'effrayer des fusées, tandis qu'on est assis sur un baril de poudre (2). »

(4) Voy., sur toute cette matière, un Mémoire sur la liberté de la presse, publié

par MALESHERBES en 1788 et réimprimé en 1848, avec une préface par Jouy; voyez aussi Notice sur Malesherbes, par BOISSY D'ANGLAS, publiée en 1819.

(2) Minerve française, recueil qui parut de 1848 à 1820, sous la direction de Benjamin Constant, Aiguan, Étienne, Jouy, Lacretelle, etc., II, 303.

Où la presse est supprimée, il y a despotisme, et encore, comme le disait Montesquieu, il faudrait au despotisme des déserts pour frontières, car la pensée franchira bientôt des limites au delà desquelles elle pourra se manifester librement, et elle s'exprimera avec une énergie d'autant plus à craindre qu'il s'agira de se soustraire à une contrainte plus rigoureuse c'est l'histoire des pamphlets hollandais sous Louis XIV, des libelles qui, sous Napoléon, amenèrent la rupture de la paix d'Amiens, etc., etc.

Dans un pays où il faut gouverner au grand jour, avec la liberté de la presse, il est possible de ne pas gouverner du tout; mais il est impossible de gouverner mal avec succès (1). Sous un gouvernement qui va bien, la liberté de la presse atténue les partis en n'exprimant que leurs vœux et leurs systèmes; sous un gouvernement qui va mal, elle redouble la virulence des partis, les convertit en factions en propageant leurs espérances. Ce n'est pas la liberté de la presse qu'il faut abolir, mais le système et la marche du gouvernement qu'il faut réformer. La meilleure manière de répondre aux attaques de l'opposition, c'est de les réfuter par des faits positifs. Il ne s'agit pas de traiter de factieux et de pamphlétaire l'homme qui signale un abus ; il faut lui prouver qu'il a tort (2).

« Je prétends, disait le duc d'Aumale (3), qu'une presse réellement libre exprime toujours les opinions et les sentiments de la grande majorité du public, et neuf fois sur dix, la majorité est du côté du juste et du droit. La presse exerce sur le pouvoir exécutif une action à la fois stimulante et restrictive. Elle empêche bien des décisions

(1) Minerve, VI, 499:

(2) Minerve, I, 125.

(3) Banquet du 72° anniversaire de l'Association pour l'encouragement de la littérature, à Londres (Indépendance du 19 mai 1861).

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