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L'auteur, lui aussi, n'a pas de blâme assez énergique contre ces assassins de plume, qui, le plus souvent protégés par l'anonyme ou l'insolvabilité, poignardent impunément les réputations; c'est le mauvais côté de la liberté de la presse que cette licence de la diffamation. Mais la Constitution a pris tellement à cœur d'écarter tout ce qui ressemble à une restriction du droit de tout dire, qu'elle a mis sur la même ligne le droit d'exprimer son opinion dans la presse et le droit d'y appeler l'attention publique sur des faits articulés comme blàmables. La liberté de la presse comporte l'un et l'autre, et les règles qui s'appliquent au premier s'appliquent également au second. A ce point de vue, la cause d'un P.-L. Courier ou d'un Proudhon, poursuivi pour les critiques ou les opinions exprimées dans ses ouvrages, n'est pas plus respectable que celle du premier journal venu, alléguant publiquement des faits répréhensibles à l'égard d'un citoyen; sauf la répression ultérieure de la calomnie, sa cause est celle de la liberté, et la liberté est un faisceau dont il convient de ne pas désagréger les éléments.

Au Congrès, la question fut nettement posée et nettement résolue : d'aucuns auraient voulu, par haine de la diffamation, que la presse fùt assujettie à certaines entraves, lorsqu'une atteinte serait portée à la vie privée des citoyens. Mais cette proposition fut rejetée.

M. de Theux, dans la même discussion, alla jusqu'à dire qu'il ne fallait pas permettre, en cette matière, de faire des investigations pour découvrir l'auteur véritable se cachant derrière un prête-nom. « Il y a, disait-il, des perquisitions capables de rendre l'imprimeur trop craintif, et de le porter à refuser ses presses, quand il appréhenderait cette espèce de tracasseries. »

Ainsi les délits de presse commis contre des particuliers, malgré la répulsion qu'ils inspirent, ont été mis sur la même ligne que les

manifestations des doctrines ou des critiques par la voie de la presse; tant on a eu de crainte de fermer l'accès de la presse à qui que ce fût, tant on a redouté qu'un silence forcé n'arrêtât l'expression d'une vérité ou la révélation d'un fait utile à connaître : « Je suis préparé, disait le duc de Broglie (1), à voir des hommes honnêtes et bons calomniés parfois, pourvu que, l'un jour ou l'autre, le masque soit arraché du visage des hommes malhonnêtes et méchants. »

« Les écrits, disait un publiciste, n'eussent-ils fait redresser qu'une seule injustice, il serait prouvé qu'ils sont éminemment utiles. Je sais qu'ils peuvent chagriner quelques hommes puissants, mais ils peuvent aussi servir quelques hommes malheureux (2).

On se représente tout naturellement comme insolvables—ils ne le sont que trop souvent ces misérables calomniateurs dont des pamphlets périodiques de bas étage sont l'exutoire, et qui se font parfois les éditeurs responsables de l'œuvre d'autrui; on se voit en cause soi-même, calomnié, diffamé, sans recours utile contre l'auteur anonyme ou contre un prête-nom méprisable et dépourvu de ressources pécuniaires. Mais qu'importe la personnalité de l'adversaire que l'on a devant soi? plus il sera un homme de paille, nul par luimême, plus la calomnie sera méprisable et lâche, moins elle exercera d'influence, et plus complet sera le triomphe, par cela même que le véritable ennemi aura fui devant l'attaque, ou que la calomnie sera partie de plus bas.

Qu'importe aussi le plus ou moins de solvabilité du prête-nom? Est-ce une vengeance que l'on recherche? N'est-ce pas plutôt une réparation que l'on poursuit? Cette réparation ne l'obtient-on pas par

(1) Paroles adressées au duc d'Aumale et rapportées par celui-ci (Indép,, l. cit.). (2) Minerve. III. 570.

la publicité des débats, par la publicité dont la justice peut ordonner que ses décisions soient entourées. Devant les tribunaux, l'on peut produire ses justes doléances; là, portant le front haut, on peut, si l'on est inuocent, établir sa justification, et, opposant publicité à publicité, flétrir le calomniateur. Qu'est-il de plus besoin, à tout prix, d'une réparation pécuniaire? La réparation d'honneur ne suffit-elle pas le plus souvent?

« N'oublions pas, disait M. Devaux au Congrès (1), que le jury jugera les délits de presse, et les jurés seront toujours sévères pour les calomniateurs. » M. Rogier (2) s'écria de son côté, vingt ans après, alors qu'on se plaignait de l'indulgence du jury pour les délits de la presse : « Il n'est pas vrai de dire que l'on se trouve en Belgique désarmé contre la presse ; il ne faut pas que les citoyens se plaignent, si eux-mêmes n'ont pas le courage d'appeler la justice à leur défense; il ne faut pas théoriquement accuser le jury de ne pas protéger les citoyens, lorsque les citoyens eux-mêmes manquent à leur propre défense. Si l'on persévère dans des attaques injustes contre les fonctionnaires ou contre les citoyens, que les fonctionnaires, les citoyens qui s'en offensent, persévèrent et provoquent des sentences judiciaires; ils finiront par obtenir justice, parce que le sentiment de la justice est, en définitive, un sentiment populaire en Belgique.

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Mieux encore, si vous êtes assez fort pour lutter, n'allez pas devant les tribunaux, descendez vous-même dans l'arène de la presse, et prenez-vous corps à corps avec l'insulte, en retournant ses propres armes contre elle la loi a consacré le droit de réponse pour toute personne outragée.

(4) HUYTTENS Discussions du Congrès national, 1. 657.

(2) Annales parlementaires, 4851-52, Chambre des Représentants, p. 252.

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Ou bien si vous en avez le courage, car il en faut, méprisez la calomnie, placez-vous au-dessus d'elle, laissez les personnalités injustes mourir dans la boue où elles ont été jetées, car vous ne pourriez remuer cette fange de la diffamation sans en être éclaboussé (1); l'estime des gens de bien vous soutiendra. Souvenez-vous de ce mot de Beaumarchais : « Il n'y a que les petits hommes qui redoutent les petits écrits, et de ces paroles de M. Devaux (2): « Dans un régime comme le nôtre, il faut à tout le monde un peu d'énergie, un peu de virilité dans les mœurs. » Rappelez-vous que vous êtes citoyens, offrez votre danger personnel en holocauste sur l'autel de la patrie, qui a bien le droit d'exiger un sacrifice, en retour des garanties et des libertés accordées par elle à ses membres. Dites-vous avec B. Constant (3) que les citoyens pour garantir leur amour-propre, ont l'indifférence, celle du public d'abord qui est beaucoup plus grande qu'ils ne le croient, et ensuite la leur qui leur vient par l'habitude. » Écoutez, à ce propos, les deux exemples que vous proposait un orateur des États généraux (4):

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« Cicéron composa un éloge de Caton, dans lequel il lançait beaucoup de traits piquants pour César. Que fit celui-ci? Fit-il mettre préalablement l'ex-consul en prison pour lui prouver qu'il avait tort et qu'il était un rebelle? Non, il répondit: il fit l'Anti-Caton, et se contenta de lutter d'esprit et d'éloquence avec celui qu'il eût été plus facile de punir que de réfuter.

« Le grand Frédéric trouvait la liberté de la presse si utile qu'il

(1) Annales parlementaires, Chambre des Représentants, 1846-47, p. 1267.

(2) Id., ibid., 4851-52, p. 248.

(3) Minerve, 1, 455.

(4) DE GERLACHE, t. III, note U.

n'y mit, à la lettre, aucune espèce de bornes. Des placards injurieux à sa personne ayant été affichés tout près des murs de son palais, Frédéric, remarquant qu'ils étaient hors de la portée des curieux, les fit poser plus bas. Il n'opposait que sa gloire aux atteintes de la méchanceté et de la calomnie. Celui qui sut résister à l'Europe conjurée contre lui, affermir et agrandir ses États, n'essaya point de tyranniser l'esprit ni la conscience de ses sujets, il ne s'avisa point de faire des excursions dans le domaine des idées, ni d'établir son pouvoir dans des régions inaccessibles à tout pouvoir humain... >>

C'est le même Frédéric qui fit défense à un avocat fiscal de continuer une poursuite inconsidérée pour une brochure intitulée le Chien avide où cet officier avait cru reconnaître le roi. « De quel droit, lui dit Frédéric, m'offensez-vous, en me reconnaissant dans un portrait que je n'admets pas comme étant le mien (1) ? ›

Tout le monde n'est pas, à la vérité, un César ou un Frédéric, mais l'exemple de ces grands hommes prouve que de tout temps la liberté de tout dire a entraîné la conséquence regrettable que l'on constate encore aujourd'hui. Contre l'abus, il y a trois remèdes, la réparation judiciaire, la lutte ou le mépris; c'est plus qu'il n'en faut pour combattre le mal.

En résumé, la liberté de la presse, si précieuse au point de vue de la liberté des opinions et de la liberté politique, et si irréprochable à ce double point de vue, ne peut donner lieu à des critiques fondées que par rapport aux atteintes portées aux droits des individus.

La liberté illimitée de la presse, sauf répression des abus commis, tel est chez nous le principe générateur d'où découlent toutes les applications. Ces considérations générales seront le guide de l'auteur

(1) Minerve, II, 238.

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